Le paradoxe marocain : inciviques chez nous, exemplaires à l’étranger ?

Il y a parfois des chiffres qui racontent une histoire. Et puis il y a des images qui viennent lui tirer discrètement la manche.

Il y a quelques jours, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dressait un constat préoccupant sur l’état du civisme au Maroc. Selon une enquête menée par l’institution, 77 % des Marocains considèrent que les atteintes à la propreté et à l’environnement constituent l’une des principales manifestations de l’incivisme, tandis que 86 % estiment que les sanctions devraient être renforcées pour lutter contre ces comportements.

Pourtant, au même moment, à plusieurs milliers de kilomètres de là, les images venues des États-Unis offrent un visage bien différent des Marocains.

Depuis le début de la Coupe du monde 2026, les supporters marocains se distinguent par leur fair-play, leur convivialité et leur capacité à créer du lien avec les autres peuples du football. Dans les rues de New York, du New Jersey ou encore de Miami, les scènes de fraternité entre supporters marocains, brésiliens, écossais ou haïtiens se multiplient. Les chants se répondent, les drapeaux se croisent, les sourires circulent plus vite qu’un ballon mal dégagé dans la surface.

Comme si, loin du Royaume, le Marocain redevenait spontanément l’ambassadeur des valeurs qu’il revendique. À l’étranger, il sort le drapeau, le sourire et le civisme trois-pièces. Chez lui, il lui arrive parfois d’oublier que le trottoir n’est pas une annexe personnelle du salon.

Cette réalité mérite d’être interrogée.

Car le problème n’est peut-être pas l’absence de civisme. Le problème réside peut-être davantage dans notre rapport à l’espace collectif. Nous savons très bien nous tenir quand le monde nous regarde. La vraie question est de savoir pourquoi nous ne nous regardons pas nous-mêmes avec la même exigence.

Le CESE relève d’ailleurs un paradoxe intéressant. Son étude montre que 59 % des Marocains considèrent que le niveau de civisme s’est amélioré au cours des dernières années. L’institution souligne également que le Royaume dispose d’un socle solide fondé sur la solidarité, le respect mutuel et l’intérêt général, des valeurs qui émergent régulièrement lors des crises ou des grands rendez-vous nationaux.

Autrement dit, le Maroc n’est pas un pays dépourvu de valeurs citoyennes.

Il est un pays où ces valeurs s’expriment parfois par intermittence, comme une connexion Wi-Fi capricieuse : excellente lors des grands moments, instable dans les usages du quotidien.

Lors du séisme d’Al Haouz, lors de campagnes de solidarité ou encore lors des grandes compétitions internationales, les Marocains ont démontré une remarquable capacité à se mobiliser collectivement. Lorsqu’ils représentent leur pays à l’étranger, ils deviennent souvent les premiers défenseurs de l’image du Royaume. Là, personne ne jette son sandwich par terre. Personne ne bloque la circulation pour expliquer sa vision personnelle du code de la route. Personne ne transforme un feu rouge en simple suggestion décorative.

Pourquoi alors ce même comportement disparaît-il parfois dans nos rues, nos plages, nos routes ou certains espaces publics ?

La question mérite d’être posée.

Car le civisme ne peut pas être un comportement réservé aux grandes occasions.

Il doit devenir un réflexe quotidien.

C’est précisément ce qui distingue les sociétés qui progressent durablement. Les infrastructures comptent. Les investissements comptent. Les réformes comptent. Mais le respect des règles communes demeure le ciment invisible qui permet à tout le reste de fonctionner. Sans lui, même les plus beaux projets peuvent finir par ressembler à un rond-point sans priorité : beaucoup d’ambition, peu de coordination.

La comparaison avec certaines situations observées ailleurs dans la région est également instructive.

Il y a dans cette séquence une petite ironie footballistique. Ceux qui, hier encore, distribuaient les cartons rouges au Maroc depuis les plateaux, les réseaux sociaux ou les tribunes numériques, se retrouvent aujourd’hui au cœur de leurs propres polémiques. Tensions entre supporters, discours inflammables, accusations en rafale, scènes de violence en marge des matchs : les mêmes qui criaient au scandale sont parfois les premiers à souffler sur les braises.

Face à cela, les supporters marocains offrent un contrechamp précieux : celui d’un public capable de soutenir les Lions avec ferveur, sans transformer chaque rencontre en règlement de comptes régional.

Non pas parce que les Marocains seraient meilleurs que les autres.

Mais parce qu’ils semblent avoir compris une chose essentielle : dans le sport moderne, le comportement des supporters est devenu un véritable levier d’influence et de rayonnement international.

Le football ne se joue plus uniquement sur la pelouse.

Il se joue également dans les tribunes, dans les rues, sur les réseaux sociaux et dans la mémoire collective des visiteurs. Une chanson reprise en chœur, un échange de maillots, une photo avec un supporter adverse : parfois, c’est aussi cela, la diplomatie. Sans protocole, sans communiqué, sans table ovale. Juste un drapeau, une bonne humeur et un minimum de savoir-vivre.

À quatre ans de la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal, le sujet dépasse largement le cadre sportif.

Le CESE l’a d’ailleurs parfaitement identifié en recommandant de faire du civisme un chantier national à l’horizon 2030, notamment à travers l’éducation, la sensibilisation et la promotion des valeurs de respect et de vivre-ensemble.

Et c’est peut-être là que se trouve le vrai match.

Pas seulement dans les stades, mais dans les files d’attente, les parkings, les plages, les transports, les administrations, les quartiers et les écoles. Pas seulement face au Brésil, à l’Écosse ou à Haïti, mais face à nos propres habitudes. Celles qui nous font dire « ce n’est pas grave » jusqu’au moment où tout devient grave.

La véritable question est donc la suivante :

Sommes-nous capables d’être au Maroc les mêmes citoyens que nous sommes à l’étranger ?

Si la réponse est oui, alors la Coupe du monde 2030 pourrait laisser un héritage bien plus important que des stades ou des infrastructures.

Elle pourrait contribuer à transformer durablement notre manière de vivre ensemble.

Car le civisme n’est pas une question d’image.

C’est une question de cohérence.

Et un pays qui respecte ses rues autant que sa réputation est déjà en train de gagner son plus beau match.

Mehdi Msaddeq

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