L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) est devenue un acteur incontournable de l’innovation au Maroc. Mais sa position dominante, qui concentre financements, opérations et puissance juridique, ne risque-t-elle pas de ralentir parfois l’écosystème qu’elle cherche à promouvoir ? Dans cet entretien, le président de l’APEBI, Redouane El Haloui, analyse les risques d’une centralisation excessive et plaide pour une nouvelle gouvernance, plus collective, où l’institution passerait « de la puissance à la responsabilité écosystémique ».
Q : Quand on parle aujourd’hui d’innovation au Maroc, le nom de l’UM6P revient systématiquement. Comment analysez-vous cette centralité ?
Redouane El Haloui : L’UM6P occupe aujourd’hui une position centrale dans le paysage de l’innovation au Maroc. Elle finance, structure, exécute et accompagne des projets à grande échelle. C’est un fait.
Cette centralité lui confère une responsabilité particulière : celle de mesurer l’impact systémique de ses décisions sur l’ensemble de l’écosystème tech, notamment les PME et les startups existantes.
Q : L’UM6P finance pourtant des startups et soutient activement l’innovation. En quoi cela soulève-t-il question ?
R.H : Financer des startups est indispensable. Mais financer ne suffit pas à créer un écosystème.
Il faut se poser des questions lorsque l’UM6P — ou tout autre acteur institutionnel de cette taille — concentre simultanément plusieurs rôles : financeur, opérateur, structurant et détenteur d’une forte capacité juridique. Même sans intention négative, cela crée une asymétrie de moyens que les PME tech ne peuvent pas absorber.
Q : Vous parlez d’asymétrie. Quel peut être son impact concret sur l’écosystème ?
R.H : Lorsqu’un acteur aussi central que l’UM6P concentre trop de leviers, l’écosystème tend mécaniquement à se contracter autour de lui.
Or l’innovation est, par nature, distribuée, diverse et non linéaire. Elle repose sur des milliers d’entreprises, pas sur un centre unique. Une centralisation excessive réduit la prise de risque et la capacité d’initiative des acteurs indépendants.
Q : Certains acteurs évoquent des tensions autour des marques ou des actifs technologiques. Que révèlent-elles selon vous ?
R.H : Elles révèlent une défaillance de lecture écosystémique.
Nous avons connaissance de plusieurs situations où la puissance juridique de grandes institutions a conduit, volontairement ou non, à verrouiller des actifs technologiques ou des marques, au détriment d’acteurs historiques et de PME du secteur.
Ces situations ne sont pas anecdotiques. Elles traduisent un déséquilibre structurel dans la gouvernance de l’innovation.
Q : N’est-ce pas simplement la loi du marché ?
R.H : Ce raisonnement ne tient pas lorsqu’on parle d’innovation largement soutenue par des fonds publics ou parapublics.
Dans ce cadre, l’UM6P n’est pas un acteur de marché comme un autre : elle joue un rôle d’institution d’ancrage. Et une institution d’ancrage ne peut pas se comporter comme un acteur dominant classique. La puissance crée une responsabilité.
Tout est une question de méthode et de gouvernance.
On peut investir massivement dans l’innovation tout en fragilisant l’écosystème si l’on agit de manière trop verticale. L’innovation écosystémique exige de la concertation, du partage de pouvoir et une capacité à laisser de l’espace aux autres.
Q : Que devrait faire l’UM6P différemment selon vous ?
R.H : Passer d’une logique de pilotage centralisé à une logique d’orchestration collective.
Cela implique :
d’associer formellement les PME tech et leurs représentants aux décisions structurantes,
de reconnaître le tissu existant, même imparfait,
et de faire preuve de retenue stratégique lorsque la puissance institutionnelle peut produire des effets d’éviction.
Q : Quel message adressez-vous aux décideurs publics à travers ce débat autour de l’action de l’UM6P ?
R.H : Le Maroc n’a pas besoin d’un champion unique de l’innovation, même très performant.
Il a besoin d’un écosystème dense, vivant et compétitif, composé de milliers d’entreprises autonomes.
Un écosystème se cultive. Il ne se pilote pas seul.
L’UM6P a une opportunité historique : celle de passer de la puissance à la responsabilité écosystémique.
L’innovation est un sport collectif.
Quand un joueur devient trop dominant, ce n’est pas le jeu qui progresse — c’est l’équipe qui s’affaiblit.
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