Bien reçu, merci

Par Noureddine Qadiri Boutchich

Lundi matin. 9h15. Open space. Casablanca.

Un employé de bureau est assis devant son écran. L’écran est allumé. Les yeux sont ouverts. Entre les deux, il ne se passe rigoureusement rien. Le cerveau a envoyé un communiqué officiel à 7h30 : « Fermé pour cause de Ramadan. Réouverture prévue après le ftour. Merci de votre compréhension. »

Quelqu’un envoie un mail marqué « URGENT ». Il l’ouvre. Il lit la première ligne. Il relit la première ligne. Il relit encore la première ligne. Les mots sont en français. Il parle français. Il lit le français depuis trente-cinq ans. Et ce matin, le français le regarde comme une langue étrangère. Le mail pourrait être en mandarin que l’effet serait identique. Il répond « Bien reçu, merci » — la phrase la plus honnête du monde professionnel, parce qu’elle ne prétend à aucune compréhension.

Au même moment, quelque part à Sidi Bernoussi, un ouvrier glisse ses pieds dans des bottes de chantier. Il a dormi trois heures. Son estomac est une pièce vide — vide comme un appartement qu’on a quitté. Les murs sont encore là mais la vie est partie. Les bottes pèsent un kilo chacune et ce matin chaque kilo est un affront personnel que la gravité inflige à un corps qui ne lui a rien fait. Il ferme la porte. Le quartier dort. Les rues sentent le pain et le silence — le four du coin est le seul commerce ouvert, et son haleine de farine chaude traverse le béton comme une promesse adressée à personne.

Cette même odeur de pain, à cette même heure, flotte sur le parking d’un Marjane à Casablanca, où une caissière gare sa voiture. Elle a une minute d’avance. Une minute qu’elle passe les yeux fermés, le front sur le volant, dans un silence si profond qu’on dirait une prière — et c’en est peut-être une.

Et à Taza, dans une salle de classe où le silence est d’une autre nature — celui de vingt-huit adolescents qui n’ont rien mangé et qui s’en fichent de tout — un professeur d’histoire entre pour leur parler de la chute de l’Empire ottoman. La première fois que l’Empire ottoman est tombé, c’était en 1922. La deuxième fois, c’est ce matin, à 9h15, dans l’indifférence totale d’une salle où la seule chute qui intéresse quiconque, c’est celle du soleil. Il fait des dates au tableau. Les dates rebondissent sur les élèves comme des balles de ping-pong sur un mur en caoutchouc. 1918. Rien. 1920. Rien. 1922. Un élève au fond lève la tête — fausse alerte, il cherchait l’horloge.

Le Maroc travaille pendant Ramadan.

Cette phrase est officiellement vraie et officieusement hilarante. Le Maroc PRÉTEND travailler pendant Ramadan. 37 millions de personnes jouent une pièce de théâtre de trente jours intitulée « la productivité » et tout le monde — le patron, l’employé, le client, lefournisseur, l’État, Bank Al-Maghrib — tout le monde est dans la salle et tout le monde sait que le rideau cache un décor en carton.

Le corps ment. Depuis vingt-trois jours, le corps marocain ment. Il dit « ça va hamdoulilah » quand chaque cellule hurle. Il serre des mains au bureau avec des doigts qui voudraient se fermer et ne plus jamais se rouvrir. Il hoche la tête en réunion — ce hochement de Ramadan, lent, solennel, liturgique, qui n’exprime aucune opinion et qui signifie uniquement « je suis encore en vie et c’est tout ce que tu obtiendras de moi aujourd’hui ».

9h30. Réunion.

Mon collègue — un homme brillant, un stratège, un cerveau respectable les onze autres mois — est assis en face de moi et dit des mots. Des mots qui, en mars ou en octobre, seraient des phrases. Des idées. Des plans. Ce matin, ses mots sortent de sa bouche comme des passagers d’un avion après un vol de nuit — désorientés, froissés, cherchant la sortie sans conviction. Il parle de « synergies ». Personne dans cette salle ne sait ce que « synergies » veut dire en temps normal. En Ramadan, à 9h30, sans café, le mot est une insulte existentielle.

Et le plus beau — le plus marocain — c’est que la réunion DURE. Elle dure exactement le même temps qu’en dehors de Ramadan. Les mêmes trente minutes. Le même tour de table. Les mêmes « je reviens vers toi sur ce point ». On a divisé la productivité par quatre et on a gardé la durée des réunions intacte. Conduire une voiture à 20 km/h sur l’autoroute — tu occupes le même espace, tu fais le même bruit, tu arrives nulle part.

10h. Le bureau se divise en deux catégories.

Les zombies. Ceux qui ont avalé le shour à 4h du matin et qui fonctionnent sur les dernières réserves d’un msemmen froid trempé dans du café au lait tiède. Le msemmen est leur batterie. À 10h, la batterie est à 15%. Les zombies parlent peu, bougent lentement, et répondent à toutes les questions par « inchallah » — qui, dans ce contexte précis, veut dire « j’ai physiquement renoncé à l’idée qu’une réponse de ma part changerait quoi que ce soit à l’ordre du monde ».

Et les performeurs. Ceux qui sur-compensent. Qui envoient des mails à 8h du matin avec des points d’exclamation. « Let’s GO ! » « On avance ! » « Belle énergie aujourd’hui ! » Le performeur de Ramadan est le personnage le plus terrifiant du bureau. Son enthousiasme a quelque chose de clinique. Il sourit comme un homme qui a décidé que s’il s’arrêtait de sourire il s’effondrerait. Le performeur est un zombie qui a mis du gel.

Moi, personnellement, je suis un zombie. Assumé. Revendiqué. J’ai été performeur pendant les cinq premières années de ma carrière. Et puis un Ramadan, vers 15h, devant un PowerPoint sur lequel j’essayais d’écrire « analyse concurrentielle » et où mon cerveau produisait « allahouma ini saym » en boucle, j’ai compris. Le Ramadan ne se négocie pas. Le corps a un veto. Prétendre le contraire, c’est mentir — à soi, aux autres, et probablement à Dieu qui t’a demandé de jeûner, pas de faire semblant que ça ne fait rien.

11h. Silence.

L’open space est silencieux. Le silence de Ramadan au bureau est un silence spécifique — il ne ressemble à aucun autre. Le silence de la conservation. Chaque être humain dans cette pièce économise. Les mots coûtent de l’énergie. Les gestes coûtent de l’énergie. Même penser coûte de l’énergie. Le cerveau humain consomme 20% de l’énergie du corps. En Ramadan, c’est 20% de rien — et le cerveau le sait. Il désactive les fonctions non essentielles. La créativité s’éteint la première. L’humour suit. Reste : la survie, la navigation basique, et la capacité de hocher la tête.

Mais dans ce silence — si tu écoutes avec autre chose que les oreilles — quelque chose affleure. Le même murmure que dans les mosquées entre deux prières, quand les corps sont partis et que les tapis gardent encore la forme des genoux. Le corps vidé ressemble à un oud. Il faut être creux pour que le son passe.

Et pourtant. Le pays tourne. Il tourne MAL, il tourne au ralenti, il tourne avec des bougies d’allumage encrassées et un moteur qui fait des bruits suspects — mais il tourne.

Quelque part à Casablanca, un boulanger est debout depuis 3h du matin. Les mains dans la pâte. La chaleur du four sur un corps qui n’a pas bu. Ses doigts pétrissent dans un rythme qui ne lui appartient plus — un rythme hérité, fossile, plus vieux que lui. L’odeur du pain monte, passe la porte du four, glisse dans la rue encore noire, se mêle à l’appel du fajr qui s’éteint, et entre sans permission dans le bus qui passe. Le chauffeur la reçoit en plein visage. Elle lui serre la gorge comme une main douce et cruelle. Le chauffeur négocie un traité de paix avec ses paupières. Les paupières veulent descendre. Le chauffeur veut conduire. Le traité se renégocie à chaque feu rouge — parce que le mouvement anesthésie la fatigue, et quand le mouvement s’arrête, quand les roues s’immobilisent, la fatigue prend le siège du passager. Elle s’installe. Le feu passe au vert. Elle recule. Jusqu’au prochain feu. Dans le bus, cinquante visages tournés vers les fenêtres avec cette expression spécifique du jeûneur marocain — le regard qui ne regarde rien. Qui traverse la vitre, traverse la rue, traverse la ville, et va se poser quelque part dans un endroit intérieur que seul le jeûneur connaît.

Le bus s’arrête devant l’hôpital. Une infirmière en descend. Elle a prié le fajr il y a quatre heures, réveillé deux enfants, préparé deux cartables, cherché une chaussure gauche pendant onze minutes — la chaussure gauche d’un enfant de six ans a plus de liberté que la plupart des citoyens de ce pays, elle va où elle veut, quand elle veut, sans prévenir personne. Et maintenant ces mêmes mains qui ont cherché une chaussure sous un lit piquent des veines. Quatorze heures sans eau. L’aiguille droite. Le geste précis. Quarante portes aujourd’hui. Quarante chambres. Quarante veines. Le médecin entre, prescrit, sort. Le patient remercie le médecin. L’infirmière change de chambre. Le couloir sent le détergent et la fatigue — cette odeur particulière des hôpitaux en Ramadan, où même les murs semblent jeûner.

Dehors, en bas de l’immeuble d’en face, un gardien est assis sur sa chaise en plastique. Son verre de thé de la veille — vide, posé là comme un souvenir de temps meilleurs. Il entend le bus repartir. Il entend les pas dans l’escalier. Et il dit le mot. Sba7 lkhir. À des gens qui montent sans répondre. Sba7 lkhir depuis des années. À des gens qui ne connaissent pas son prénom. Qui ne le voient pas — ou qui le voient comme on voit un mur, un escalier, un interrupteur. Un meuble qui parle. Et il dit bonjour quand même. Sadaqa jariya. L’aumône continue. Le bonjour le plus ignoré du pays — et le plus sincère.

Des êtres humains qui n’ont ni bu ni mangé depuis l’aube font fonctionner un pays de 37 millions de personnes avec la grâce approximative d’une Fiat Uno à Derb Sultan.

Aucune économie occidentale ne survivrait à ça. Un mois. La force de travail entière d’un pays privée d’eau, de nourriture, de café, de cigarette, et souvent de sommeil. Essaie de proposer ça à un DRH allemand. Essaie de le pitcher en board : « On va réduire l’apport calorique et hydrique de 100% des employés pendant 14 heures par jour, supprimer le café, diviser le sommeil par deux, et maintenir les objectifs du trimestre. » Tu te fais interner avant la slide 3.

Et nous on le fait. Chaque année. Depuis quatorze siècles. Le pays dit : viens. Fais ce que tu peux. On fera semblant ensemble.

15h. La grande migration.

Le bureau se vide par capillarité. Personne ne part officiellement. Les gens DISPARAISSENT. Le collègue qui était là à 14h45 n’est plus là à 15h15. Sa veste est sur la chaise. Son écran est allumé. Tous les signes de la présence. Aucune présence. Le bureau de Ramadan après midi est une scène de crime sans victime.

Où sont-ils ? Au souk. Parce que Hajar a envoyé un vocal de 2 min 30 à 11h précisant qu’il manque de la coriandre et que « sans coriandre c’est même pas la peine ». La coriandre est devenue une urgence nationale. J’irai à 16h.

Et le patron le sait. Il dit : « On maintient le rythme. » Tout le monde hoche la tête. « Les objectifs restent les mêmes. » Hochement. « Ramadan n’est pas une excuse. » Hochement. Et à 15h, le patron est chez lui comme tout le monde. Le contrat tacite. Tout le monde sait. Personne ne formule. Tout le pays fonctionne à 30% et tout le pays fait semblant de fonctionner à 100%. La plus grande fiction collective du Maroc. Plus grande que les séries de Ramadan. Plus grande que les publicités de l’Aïd. Et peut-être la chose la plus tendre que ce pays produit.

17h. Non. Revenons à 14h30. Le cerveau en Ramadan ne suit pas l’horloge — il saute, il boucle, il revient en arrière comme un homme qui a oublié pourquoi il est entré dans la pièce.

14h30. Le brief.

J’ai un brief à finir. Un brief marketing. Six pages. J’ouvre le document. Je lis le titre. Je lis le titre à nouveau. Mon cerveau produit le bruit exact d’une connexion internet en 1998 — ce grésillement lent, plein de promesses, qui ne mène nulle part.

Je vais aux toilettes. Je me lave le visage. L’eau froide fait un truc — une seconde, deux secondes de clarté. Puis le brouillard revient. Un rideau qu’on a soulevé pour apercevoir le jour et qui retombe immédiatement, lourd, définitif.

Et dans cette brume — quand le travail est physiquement impossible, quand le cerveau a abdiqué, quand les doigts refusent de taper et les yeux refusent de lire — quelque chose se produit que les économistes ne mesurent jamais.

Les gens se parlent.

Le collègue avec qui tu n’échanges que des mails depuis septembre, tu lui parles. Vraiment. De sa mère qui est malade. De son fils qui passe le bac. De l’appartement qu’il cherche depuis six mois. Des conversations que le café, le déjeuner, les mails de 23h — tous ces remplissages — rendaient impossibles. Le jeûne les a retirés. Et dessous, comme sous une couche de peinture qu’on gratte, il y avait un visage.

16h30. Le boulevard.

Mon cerveau est revenu en arrière mais le corps, lui, avance. Je suis dans la voiture maintenant. Tout le monde rentre EN MÊME TEMPS. 37 millions de personnes ont le même rendez-vous et aucune route n’a été conçue pour ça. Le boulevard est un parking horizontal. La radio joue du Coran. Un verset entre dans la voiture sans frapper. Sourate Al-Baqara. La voix du récitateur passe entre les embouteillages et la fatigue et elle touche un endroit que je ne savais pas ouvert. Deux secondes. Trois peut-être. Les yeux piquent. Puis le feu passe au vert et la vie reprend et je ne sais plus quel verset c’était — mais le verset, lui, sait où il est allé.

Et moi je pense au brief.

Le brief que je n’ai pas écrit. Le brief qui m’attendait à 14h et que j’ai remplacé par une conversation sur la mère malade d’un collègue. Et je me demande — sincèrement, sans rhétorique — lequel des deux était le vrai travail. Le brief sera écrit demain. Ou après Ramadan — c’est-à-dire dans un univers parallèle qui n’existe pas encore. La mère du collègue, elle, est malade maintenant. Et le fait que je le sache, que quelque chose se soit créé entre deux êtres humains dans un open space à 14h30 parce que le café et la productivité n’étaient plus là pour occuper l’espace — ça, ce n’est dans aucun KPI.

Le Maroc produit chaque Ramadan quelque chose que les économistes ne comptent pas. Du lien. Du tissu social réparé dans les marges du rendement.

17h30. La maison.

Je rentre. Hajar est en cuisine. La coriandre — la coriandre pour laquelle j’ai traversé un souk à 16h avec la démarche d’un homme en apesanteur — est sur le plan de travail.

Sarah me regarde. « Papa, c’est vrai que t’es payé pour être fatigué ? »

Oui chérie. Tout le Maroc est payé pour être fatigué pendant trente jours.

Maya va directement vers la télécommande. Maya a compris quelque chose que les adultes refusent d’admettre : quand il n’y a rien à faire, on ne fait rien. Maya est le seul être honnête de cette maison.

Ilyane dort. À dix-huit mois, Ilyane a une relation au travail que j’envie profondément : il mange quand il a faim, il dort quand il a sommeil, et il ne répond à aucun mail marqué « URGENT ». Ilyane est le PDG de sa propre vie. Il a atteint ce que les livres de développement personnel appellent « l’alignement ». En dix-huit mois. Moi, après quarante-deux ans et cinq entreprises, je suis encore à l’étape « bien reçu, merci ».

Le soleil descend. La lumière change — elle passe de blanche à dorée, et dans cette dorure quelque chose se relâche dans la poitrine. Le cerveau saute encore. Il quitte la maison et il retourne en ville, là-bas, chez les autres. Le gardien est encore sur sa chaise, j’en suis sûr — il dit bessa7a lftour maintenant, le même mot offert au même vide, et demain il dira sba7 lkhir à nouveau et l’année prochaine encore, cette voix posée dans le monde comme une bougie que le vent ne peut pas éteindre. Le boulanger sort de son four — ses mains rouges par la chaleur, son corps qui n’a pas bu depuis quinze heures, et le pain qu’il a fait va briser le jeûne de gens qui ne sauront jamais son nom. Mais la farine se souvient des mains. L’infirmière rentre chez sa mère, récupère ses enfants — la chaussure gauche retrouvée sous le lit, comme toujours, résidente permanente du dessous de lit — et ses mains qui ont piqué quarante veines aujourd’hui tiennent un bol de harira. Et la caissière a éteint sa caisse, le dernier bip, et son sourire de 14h — trois secondes offertes à un inconnu qui l’a oubliée avant d’atteindre sa voiture — ces trois secondes contiennent plus de discipline que la plupart des médailles qu’on distribue dans ce pays.

Et là, dans la dorure, quelque chose me rattrape.

L’immeuble en face a un gardien. Il s’appelle — je ne sais pas comment il s’appelle. Ça fait douze ans. Douze ans que je passe devant lui chaque matin et que je dis quelque chose — ou rien — en marchant vite vers la voiture. Je suis les gens qui montent sans répondre. J’ai écrit dix paragraphes sur la sadaqa de la voix du gardien et je ne connais pas le prénom du mien.

Et la mère du collègue. Celle pour laquelle j’ai remplacé le brief à 14h30. Je sais, avec la même certitude que je sais que le soleil se couchera, que dans trois semaines, quand le Ramadan sera fini, quand le café sera revenu, quand la productivité aura repris sa place — je ne demanderai plus de nouvelles. La brume se dissipera. L’efficacité reviendra. Et l’efficacité est un mur.

Ramadan ne me rend pas meilleur. Ramadan me rend vrai. Ce qui est pire — parce que le vrai, c’est un homme qui sait exactement ce qu’il devrait être et qui n’y arrive que trente jours par an.

La bataille de Badr. Le 17 du mois de Ramadan. An 2 de l’Hégire.

Des hommes assoiffés. Affamés. En sous-nombre. Face à une armée qui avait tout — le nombre, les armes, l’eau. Et ces hommes-là se sont levés quand même. Ils se sont levés parce que quand il ne te reste plus rien — ni la force, ni la certitude, ni même l’espoir raisonnable de survivre — il te reste une chose que personne ne peut t’enlever : le choix de te lever. Ce matin-là, à Badr, des hommes ont choisi Dieu avec leur gorge sèche. Et Dieu les a choisis avec Sa victoire.

L’ouvrier de Sidi Bernoussi ne le sait pas, mais il fait la même chose chaque matin. Il choisit. La caissière du Marjane choisit. Le gardien choisit. L’infirmière choisit. Le prof choisit. Le chauffeur choisit. Le boulanger — le premier debout, le dernier remercié — choisit.

Badr n’a jamais fini. Badr continue chaque matin de Ramadan dans chaque bus, chaque four, chaque hôpital, chaque caisse de supermarché de ce pays. Des gens assoiffés qui se lèvent et qui tiennent. Le monde ne les voit pas. Dieu, Lui, compte les pas.

Et dans une heure, l’adhan va sonner. Et le pays entier — le pays en carton, le pays qui fait semblant — va s’asseoir. Et chaque table sera vraie. Et chaque bismillah sera sincère. Et le brief attendra.

Hajar s’assied. Enfin. Elle qui a fait le débarquement de Normandie en tongs et à jeun. Les pieds sur le carrelage. Le Paradis en dessous. Sarah fait ses devoirs. Maya regarde la tablette. Ilyane s’est réveillé et il crie — de joie, de vie, de cette chose qu’il a et que le bureau essaie de nous retirer chaque matin.

Demain. Le Maroc ouvrira. L’ouvrier remettra ses bottes. L’infirmière sa blouse. La caissière son tablier. Le prof son tableau. Le chauffeur son volant. Le gardien sa voix. Le boulanger ses mains dans la pâte.

Et le pays entier mentira. Le corps dira « ça va ». Les mails diront « URGENT ». Les réunions parleront de « synergies ». Et sous le mensonge, sous le costume, sous la comédie de l’horaire continu — il y aura des gens debout. Assoiffés. Affamés. Qui tiennent.

Comme Badr. Chaque matin. Sans le savoir.

Bon ftour.

Pour l’ouvrier et ses bottes d’un kilo — l’affront quotidien de la gravité.

Pour le boulanger debout depuis 3h — celui qui fabrique la rupture du jeûne des autres et qui attend.

Pour le chauffeur et ses feux rouges — la fatigue sur le siège passager.

Pour l’infirmière et ses quarante portes — le médecin signe, elle change de chambre.

Pour le prof de Taza — l’Empire ottoman est tombé deux fois ce matin.

Pour la caissière et son sourire de 14h — trois secondes, gratuites, irrécupérables.

Pour le gardien et son sba7 lkhir — sadaqa de la voix, chaque matin, à des gens qui ne le méritent pas.

Pour la chaussure gauche de l’enfant de l’infirmière — résidente permanente du dessous de lit.

Pour le Maroc à 30% — sentimental, menteur, tendre, et trop pudique pour l’admettre.

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