DOUQ OU MBAAD NCHOUFOU Sur le risque, la peur, et les vies qu’on ne vit pas 3/5

Le safe est le tueur le plus efficace du monde parce qu’il ne laisse pas de cadavre. Il ne tue pas la personne. Il tue la possibilité. L’idée. L’élan. Le truc qui brûle à l’intérieur et qu’on étouffe méthodiquement, jour après jour, réunion après réunion, année après année, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une coquille professionnelle parfaitement calibrée et intérieurement vide.

Et chez nous, c’est pire. Parce qu’il y a un truc que la Silicon Valley a et que nous n’avons pas : le mythe du garage. Aux États-Unis, l’histoire fondatrice c’est Jobs dans son garage, Bezos dans son sous-sol, deux types fauchés avec une idée et un fer à souder. Le garage est glorifié. Le garage est vénéré. Le garage est le lieu saint de l’entrepreneuriat américain. Tu peux être vu dans ton garage et les gens applaudissent.

Chez nous, le mythe fondateur c’est le salon. Tu te présentes déjà réussi. La voiture est garée devant la porte pour que les voisins la voient. Le costume est neuf. Le mariage est une production hollywoodienne financée à crédit. (Le crédit, lui, est caché. Hchouma.) Tu ne peux jamais être vu en train de galérer. Tu ne peux jamais être vu dans le garage. Tu dois apparaître au monde en version finale, aboutie, validée. Le brouillon n’existe pas. Le prototype n’existe pas. Le tremblement n’existe pas. Hchouma.

La société célèbre le succès et punit la tentative. Relis ça. C’est le bug central. Tu es glorifié APRÈS avoir réussi — « mabrouk, on a toujours cru en toi, je le savais. » (Traduction : on n’a jamais cru en toi, mais maintenant que ça marche, on veut notre part du mérite.) Tu es démoli PENDANT que tu essaies — « tu te prends pour qui, tu vas tout perdre, ana gueltha lik. » Il n’existe aucun cadre culturel pour le milieu. Pour le garage. Pour le type qui rate, se relève, et re-rate. Pour la femme qui a quitté la banque et dont l’atelier ne tourne pas encore. Pour le gamin qui bosse jusqu’à 3h du matin sur un truc qui n’existe pas encore. Ceux-là sont dans le garage. Et le garage, chez nous, est un endroit de honte.

Et ce vide, le corps le sent. Le corps le SAIT. Les insomnies à 3h du matin. Le bruxisme — tu serres les mâchoires dans ton sommeil parce que tu les serres le jour pour retenir les mots. Les douleurs au ventre avant la réunion du lundi. Le dimanche soir qui ressemble à un deuil.

Je suis ta mâchoire. Ça fait quinze ans que tu me serres. Quinze ans que je porte le poids de tes « c’est intéressant » et de tes « bonne idée chef. » Tu crois que c’est du stress. Tu me masses le soir avec tes doigts fatigués en regardant ton téléphone de l’autre main. Tu prends du magnésium. Tu essaies le yoga. Tu as même vu un ostéopathe — gentil monsieur, il m’a relâchée pendant 48 heures, puis tu es retourné au bureau lundi et les mots se sont empilés à nouveau et je me suis refermée comme un piège à loup. Je ne suis pas malade. Je suis pleine. Pleine de tout ce que tu n’as pas dit. Pleine de tous les « non » que tu as transformés en sourire. Pleine de la femme que tu aurais pu aimer si tu avais ouvert la bouche. Pleine du livre que tu aurais pu écrire si tu avais ouvert les mains. Je suis l’archive de ta lâcheté et je n’en peux plus. Le prochain mot que tu ravales, je le transforme en acouphène. Ou en migraine. Ou en insomnie. Tu choisis. Ou plutôt non — tu ne choisis pas. Tu ne choisis jamais. C’est pour ça que je suis comme ça.

Le risque — ah, le risque — c’est là que je voulais en venir depuis le début.

Mon grand-père a été boxeur.

Et banquier. Et joueur de bridge. Et vendeur de tissu avec boutique à Derb Sultan. Et importateur-exportateur. Et peintre. Six vies dans une vie. Six garages. Six fois le regard du quartier qui dit « encore ? il change encore ? » et six fois Abi qui n’entend rien parce qu’Abi a les mains occupées — à frapper, à compter, à jouer, à dérouler, à négocier, à peindre. (Le quartier, lui, n’a eu qu’une seule vie. Et il l’a passée à commenter celles des autres.)

Abi. Je l’appelle Abi. Marrakchi d’origine. Casablanca de destin. Il est mort juste avant le Covid — sa dernière blague : mourir avant que la mort ne devienne un sujet de conversation mondial. Abi avait le timing d’un Marrakchi et l’élégance d’un homme qui quitte la fête quand la musique est encore bonne.

Tu comprends ce que ça veut dire, six métiers dans une vie ? Ça veut dire que six fois, Abi s’est levé un matin et a décidé que ce qu’il faisait ne lui ressemblait plus. Six fois, il a regardé le salon — le salon bien rangé, la carrière en place, le quartier qui avait fini par s’habituer — et il a dit non. Six fois, il est retourné au garage. Volontairement. Joyeusement. Avec cette insolence de Marrakchi qui considère que la vie est trop courte pour n’en vivre qu’une seule.

Le boxeur qui devient banquier — hchouma. Le banquier qui lâche tout pour jouer au bridge — hchouma. Le joueur de bridge qui ouvre une boutique de tissu — hchouma. Le commerçant qui se met à peindre — hchouma. À chaque virage, le quartier a parlé. À chaque virage, Abi a continué. Le hchouma ricochait sur lui comme la pluie sur une toile cirée.

Et il adaptait son thé. Parce qu’Abi servait le thé à tout le monde — clients, passants, touristes. Plus de sucre pour l’Allemand. Moins pour la Japonaise. Du CRM humain. Du « customer-centric » quand le mot n’existait même pas — et ça marchait mieux parce que c’était un geste, un poignet qui verse, une chaleur, et que les gens sentent la différence entre un geste et un concept.

Puis il racontait. L’étoffe devenait autre chose dans sa bouche. Le tissu banal se remplissait de montagne, de matin de printemps, de mémoire. Et le touriste repartait avec un morceau du Maroc dans sa valise. Sans marchander. Parce qu’on ne marchande pas une histoire.

Nos CRM à 200 000 dirhams par an ne font pas revenir un client 15 jours après. Le touriste de Munich revenait 15 ANS après : « je cherche le monsieur avec le thé. » Quinze ans. Sans email de relance. Sans retargeting. Juste le thé. (Le mail de relance, Abi l’aurait trouvé vulgaire. « Bonjour, suite à notre interaction du 15 mars, souhaitez-vous renouveler votre expérience client ? » Abi aurait versé du thé sur le téléphone.)

Et Abi peignait. Le soir, les weekends, les matins tôt. Des couleurs que les gens du quartier trouvaient trop vives — c’est quoi ce bleu ? D’où il sort ce jaune ? Abi ne répondait pas. Abi peignait. Point. (Le quartier n’a jamais compris les tableaux. Le quartier n’a jamais compris Abi. Le quartier s’en remettait très bien.) La septième vie. La dernière. Celle qui contenait toutes les autres — le punch du boxeur dans le coup de pinceau, la précision du banquier dans le mélange des couleurs, la stratégie du joueur de bridge dans la composition, la texture du tissu dans la toile.

Il prenait le risque. Il n’a fait que ça toute sa vie. Six métiers, c’est six fois tout perdre et six fois tout recommencer. Six fois le garage. Six fois la honte du quartier. Six fois la preuve que le vrai hchouma, ce n’est pas changer — c’est rester.

Je ne lui ai jamais dit qu’il m’avait tout appris. Il aurait hoché la tête, lentement, comme il faisait quand il comprenait quelque chose que tu ne savais pas encore que tu avais dit. Puis il aurait servi un autre thé. Abi était un hlayqi. Avec des gants de boxe, un carnet de banque, un jeu de cartes, des étoffes et des pinceaux. Six halqas dans une vie. Il ne l’a jamais su. Ça n’a aucune importance.

Je vous raconte Abi parce qu’il faut un visage à ce que je m’apprête à vous dire. Les théories sans visage glissent sur le cerveau comme l’eau sur le plastique. On les comprend, on les oublie, on scroll. Je veux que cette partie-là reste. Je veux qu’elle vous coûte quelque chose.

Trois mots. Trois mots que votre grand-mère comprenait sans qu’on les lui explique et que vos enfants ne comprendront plus même si vous les leur expliquez.

Hchouma. Niya. Inchallah.

Ce ne sont pas des valeurs. Ce n’est pas du folklore pour colloques sur « l’identité marocaine. » C’est une architecture. Le système d’exploitation invisible qui faisait qu’un homme tenait sa parole sans contrat, qu’un vendeur ne t’empoisonnait pas, qu’une dette se payait sur trois générations s’il le fallait. Le hchouma régulait le regard. La niya régulait l’échange. L’inchallah régulait le temps. Les trois ensemble formaient ce qu’aucune institution n’a jamais réussi à coder : une société qui fonctionnait sans mode d’emploi.

Ce système est en train de crasher. Et le crash le plus violent, c’est ce qu’il fait à notre rapport au risque.

Le hchouma, à l’origine, c’est un système immunitaire. Un fact-checking social depuis le 12ème siècle. Tu vends un truc pourri ? Le quartier le sait. Tu mens ? Ta mère va croiser la mère de celui que tu as trompé. Ça, c’était beau. Ce qui est devenu monstrueux, c’est le hchouma retourné. Le hchouma transformé en arme contre l’audace. Tu veux lancer ta boîte ? Hchouma, ach ghaddi ygoulou n-nas. Tu veux écrire ? Hchouma, tu te prends pour qui. Tu veux quitter ton CDI ? Hchouma, tu as des enfants. (Tu as aussi des rêves. Mais les enfants font plus de bruit.) Tu veux dire la vérité en réunion ? Hchouma, c’est le boss. Le hchouma est devenu le gardien de la médiocrité. Le policier invisible qui intercepte chaque idée folle, chaque élan, chaque tremblement — avant qu’il n’atteigne la surface. Comme un anti-virus qui confondrait les programmes vitaux avec des menaces.

La niya, c’est magnifique. La bonne foi. La pureté d’intention. Quand un marchand de Derb Omar te donne sa parole, c’est la niya. Sa parole vaut plus que tous les NDA de la terre. Le gosse qui te dit « c’est correct » — il a la niya. Il ne te doit rien. Il dit ce qu’il pense. C’est le thé servi par amour, que tu distingues du thé servi par obligation sans pouvoir expliquer pourquoi. Sauf que la niya est devenue notre anesthésiant. On lance un produit avec niya sans avoir testé le marché. On investit ses économies avec niya dans un projet qu’on n’a jamais stress-testé. Ndiirou niya. On ferme les yeux. On espère. Et quand on se réveille dans le mur, on dit : c’était le mektoub. Ce n’est pas le mektoub. C’est le refus de regarder le réel en face.

L’inchallah authentique est d’une beauté philosophique absolue. C’est l’humilité devant l’inconnu. C’est le hlayqi qui monte sur la place chaque soir sans garantie que quelqu’un s’arrêtera. C’est Abi qui posait ses couleurs sans savoir si quelqu’un verrait ce qu’il voyait. C’est beau parce que c’est vrai : tu ne contrôles pas l’univers. Sauf que l’inchallah a muté. N’choufou. On verra. Inchallah khir. Trois formules magiques qui transforment l’inaction en vertu. Tu ne lances pas ta boîte — n’choufou. Tu ne quittes pas ce job qui te détruit — inchallah ça va s’arranger. L’inchallah dévoyé, c’est la procrastination existentielle élevée au rang de philosophie. (Imagine un Uber qui te dit « inchallah j’arrive dans 5 minutes. » Tu marches.)

Noureddine Qadiri Boutchich

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