Par Anass Benaddi
Parmi les critiques les plus récurrentes adressées à l’islam figure l’affirmation selon laquelle le Coran autoriserait les hommes à battre leurs épouses. Cette accusation repose sur un mot, un seul : idribûhunna dans le verset 34 de la sourate An-Nisâ.
La traduction la plus répandue rend ce terme par : « frappez-les ». L’affaire semble alors entendue. Pour certains détracteurs de l’islam, ce verset constituerait la preuve irréfutable du caractère prétendument violent de cette religion. Pour nombre de musulmans, il est devenu un sujet d’embarras, tant il paraît difficile à concilier avec l’idée qu’ils se font d’un Dieu juste et miséricordieux.
Pourtant, dès que l’on s’intéresse sérieusement à la langue arabe, à l’histoire du texte coranique et à la cohérence de son message, les certitudes commencent à vaciller.
Le verbe arabe daraba possède une remarquable richesse sémantique. Dans le Coran lui-même, il signifie tour à tour « donner un exemple », « voyager », « couvrir », « établir », « séparer », « éloigner » ou encore « frapper ».
Lorsque le Coran dit : yadribûna fi al-ard, personne ne comprend qu’il s’agit de frapper la terre. L’expression signifie parcourir le monde, voyager, partir au loin.
La question n’est donc pas de savoir si daraba peut signifier frapper. Bien sûr qu’il le peut. La véritable question est de savoir quel sens est visé dans ce verset précis.
Relisons la séquence.
Le texte propose trois étapes face à une crise conjugale grave : dialoguer, se séparer dans la couche, puis idribûhunna.
Or la deuxième étape consiste déjà à rompre l’intimité du couple. Si la troisième étape devait être une violence physique, la progression paraît étrange. Pourquoi passer d’une mesure de distance à un geste brutal ? La logique du texte suggère au contraire une aggravation de la séparation : d’abord la parole, ensuite l’éloignement dans la vie conjugale, enfin une prise de distance plus marquée pouvant aller jusqu’à la séparation effective. Le verbe daraba permet parfaitement cette lecture.
Une autre question mérite d’être posée.
Si l’intention divine avait réellement été d’autoriser la violence physique contre les femmes, pourquoi employer un verbe aussi polysémique ? La langue arabe possède des termes beaucoup plus explicites pour désigner une agression physique. Le choix d’un mot aux significations multiples invite au contraire à la prudence.
Mais la question essentielle se situe ailleurs.
Comment interpréter un verset dont le sens apparent semble entrer en contradiction avec les principes généraux du texte qui le contient ?
Le Coran décrit le mariage comme une relation fondée sur la sérénité, l’affection et la miséricorde. Les époux y sont présentés comme un vêtement l’un pour l’autre. Même lors du divorce, les croyants sont invités à se séparer avec dignité et bienveillance.
Dans cet ensemble cohérent, l’idée qu’un homme disposerait soudainement d’un droit de correction physique sur son épouse apparaît difficilement conciliable avec l’esprit général du message.
Cette observation conduit inéluctablement à une question plus vaste : quelle place accorder à la raison dans la compréhension des textes religieux ?
Pendant des siècles, une partie importante de la tradition intellectuelle musulmane a répondu sans hésiter : une place centrale.
C’est ainsi que des penseurs comme Averroès, Avicenne ou Al-Fârâbî considéraient que la raison n’était pas l’ennemie de la foi mais bien au contraire, son alliée naturelle. Pour tous ces brillants esprits, une révélation authentique ne pouvait entrer en contradiction avec une raison saine. Si une lecture littérale d’un texte semblait conduire à une absurdité morale ou intellectuelle, alors il fallait réexaminer l’interprétation plutôt que condamner la raison.
Cette tradition intellectuelle fut décisive dans l’histoire de la civilisation islamique. Elle permit l’émergence de savants, philosophes, médecins et juristes qui considéraient l’exercice critique comme une forme de fidélité à Dieu.
Le principe qui guidait leur réflexion pourrait se résumer par cette formule : Mâ lâ yaqbaluhu al-’aql lâ yaqbaluhu ad-dîn. « Ce que rejette la raison est rejeté par la religion. » Il ne s’agit pas ici d’affirmer que la raison serait supérieure à la Révélation. Mais une Révélation authentique ne saurait exiger de l’homme qu’il renonce à l’intelligence que Dieu lui a donnée.
Bien entendu, cette réflexion ne vise pas à disculper artificiellement l’islam face à ses critiques. À vrai dire, le faux procès intenté depuis des décennies à cette religion finit par devenir lassant tant certaines accusations reposent sur des simplifications grossières. Mais la réponse ne consiste pas à nier les difficultés du texte ni à esquiver les questions embarrassantes.
Elle consiste au contraire à faire ce travail exigeant que beaucoup de musulmans ont trop longtemps repoussé : revisiter certaines interprétations héritées du passé et les confronter sans crainte à la raison, à l’histoire et à la cohérence du message coranique. Si les textes sont inspirés par Dieu, ils n’en demeurent pas moins commentés et expliqués par des hommes. Et les hommes ne sont pas infaillibles.
Un autre exemple révélateur vient naturellement à l’esprit. Celui de Dhou Al-Qarnayn.
Depuis des siècles, de nombreux commentateurs ont identifié ce personnage coranique à Alexandre le Grand. Cette identification est devenue si répandue qu’elle est souvent présentée comme une évidence.
Pourtant, elle soulève une contradiction éclatante aux yeux de tous ceux qui en savent un peu sur la vie du macédonien.
Alexandre était un conquérant. Dans plusieurs traditions antiques, il fut présenté comme le fils de Zeus. Il encouragea lui-même cette image quasi divine et exigea parfois qu’on lui rende les honneurs dus aux dieux.
Comment le Coran, dont le message repose sur l’unicité absolue de Dieu, pourrait-il présenter comme modèle un personnage ayant revendiqué une telle filiation divine ?
La question mérite au minimum d’être posée.
Depuis plusieurs décennies, de nombreux chercheurs ont avancé une autre hypothèse : Dhou Al-Qarnayn pourrait être Cyrus le Grand, le souverain perse qui mit fin à la captivité des Juifs à Babylone, autorisa leur retour à Jérusalem et soutint la reconstruction du Temple.
Le portrait correspond bien davantage à la figure d’un roi juste, protecteur des peuples et respectueux des croyances.
Même l’expression « Dhou Al-Qarnayn » mérite d’être réinterrogée.
La traduction habituelle, « celui qui possède deux cornes », provient largement d’une iconographie associée à Alexandre et son casque de guerre orné de deux cornes en ivoire. Mais le mot qarn signifie aussi une époque, une génération ou un âge historique.
Dhou Al-Qarnayn pourrait alors désigner « l’homme des deux âges », celui qui vécut à la charnière de deux grandes périodes de l’humanité : l’âge de bronze et l’âge de fer.
Cette hypothèse devient particulièrement intéressante lorsque le Coran décrit la construction du célèbre rempart contre Gog et Magog en insistant sur l’utilisation du fer : Âtûnî zubara al-hadîd (« apportez-moi des blocs de fer »). L’entrée de l’humanité dans l’âge du fer constitue précisément l’une des plus grandes ruptures technologiques de l’histoire ancienne.
Faut-il pour autant considérer cette interprétation comme certaine ? Non. Rien ne l’est. Plus cohérente avec le texte coranique ? Peut-être. Mais elle démontre encore une fois que toute lecture héritée n’est pas nécessairement immuable.
En définitive, le débat autour du mot idribûhunna dépasse largement la question du statut de la femme dans l’islam.
Il pose en vérité une question plus fondamentale : les musulmans ont-ils encore le courage intellectuel de relire leurs propres sources ? Le Coran mérite mieux qu’une traduction mécanique. Il mérite d’être lu dans sa langue, dans sa cohérence, dans son contexte historique et dans sa profondeur. Lorsqu’un mot possède plusieurs sens, lorsqu’un contexte permet plusieurs lectures, lorsque l’esprit général du texte semble contredire une interprétation dominante, la prudence intellectuelle impose de suspendre les certitudes.
Une foi qui redoute la réflexion finit toujours par s’appauvrir. Une foi qui accepte l’examen critique gagne inéluctablement en profondeur. Tous les prophètes de Dieu, sans exception, ont d’abord observé, constaté, rejeté le faux puis traversé le doute avant d’accéder à la vérité et de la proclamer.
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