Et il y a un quatrième mot. Un mot que personne ne met dans le triptyque parce qu’il est tellement profond, tellement enfoui dans l’architecture, qu’on ne le voit même plus. L-3in. Le mauvais œil.
Le hchouma est un plafond social — tu ne montes pas plus haut que ce que le regard des autres tolère. L-3in est un plafond métaphysique — tu ne montes pas plus haut que ce que le cosmos tolère. Si tu réussis trop visiblement, tu attires l-3in. Si tu montres ta joie, tu attires l-3in. Si tu parles de ton projet avant qu’il ait réussi, tu attires l-3in. « Hamdoulilah » n’est pas juste de la gratitude — c’est un bouclier. « Tbarkallah » n’est pas juste un compliment — c’est une protection. Le succès visible est dangereux. Cosmologiquement dangereux.
Tu vois ce que ça produit ? Un double verrou sur l’ambition. En bas, le hchouma te dit : ne sors pas du rang. En haut, l-3in te dit : si tu sors du rang et que tu réussis, tu seras puni par une force que tu ne contrôles pas. L’ambition est piégée entre un plancher social et un plafond métaphysique. Et dans cet espace — étroit, étouffant, invisible — des millions de gens vivent leur vie entière sans jamais lever la tête. (Sauf pour dire « hamdoulilah » — là ils lèvent la tête, les yeux et les mains, par précaution.)
Abi n’avait pas ce problème. Abi changeait de vie quand la vie ne lui ressemblait plus. Le hchouma du quartier ricochait sur lui comme la pluie sur une toile cirée — ça faisait quarante ans que ça durait et le quartier n’avait toujours pas compris qu’il ne l’atteindrait jamais. La niya d’Abi était un moteur. Il croyait en chaque nouvelle vie comme le hlayqi croit en sa voix : viscéralement, sans preuve, sans business plan. Et l’inchallah d’Abi était le vrai — celui qui dit : je déroule le tissu, je raconte l’histoire, je pose la couleur, le reste ne m’appartient pas. Si le touriste achète, hamdoulilah. Si les gens voient la toile, hamdoulilah. Sinon, je sers un autre thé. Parce que le thé n’est pas fait pour vendre. Il est fait pour le thé.
Le risque d’Abi était total. Quotidien. Silencieux. Six vies et personne ne lui a jamais mis un ring light. Il peignait et mourait et changeait et peignait et mourait un peu chaque jour et ça s’appelait vivre.
Il y en a d’autres. Des tremblants. Des vivants. Le commerçant de Derb Omar qui ouvre à 6h du matin sans business plan, sans étude de marché. Un produit, un prix, sa parole. 350 dirhams, prends ou laisse. Le mec fait du marketing pur depuis 40 ans sans avoir lu un seul article de Harvard Business Review. La femme qui quitte la banque pour ouvrir un atelier de couture parce que c’est ça qu’elle veut faire depuis qu’elle a 14 ans. 20 ans à étouffer cette voix sous des tableurs. Elle tremble. Elle prend le risque. Et les gens autour d’elle — ceux qui n’ont jamais pris le moindre risque de leur vie — la regardent avec un mélange d’admiration secrète et de réprobation publique. Parce que son courage les renvoie à leur propre immobilité. Le gamin de 22 ans qui refuse un CDI pour lancer son truc. Son père ne comprend pas. Sa mère pleure. Le quartier murmure. Hchouma. Et lui, il bosse jusqu’à 3h du matin sur un truc que personne ne comprend encore. Il tremble. Il est vivant. Il est le halqa.
Ceux-là, quelque chose en eux a fait sauter le verrou. Le hchouma a crié, ils ont crié plus fort. La niya les a bercés, ils se sont réveillés. L’inchallah les a calmés, ils ont bougé quand même.
Et puis il y a nous. Les autres. Vous. Moi.
Le truc que personne ne va te dire et que cet article va te dire parce que cet article s’en fout du hchouma :
Tu es en train de le faire.
Là. Maintenant. En lisant ceci.
Tu lis cet article avec hchouma. En cachette. En scrollant vite pour que personne ne voie que tu hoches la tête. Tu ne vas pas le partager. Tu ne vas pas le commenter. Tu vas peut-être le liker — du bout du pouce, vite, discrètement — parce que liker c’est gratuit, ça n’engage à rien, c’est le degré zéro du risque. (Le commentaire, c’est déjà de l’entrepreneuriat.) Si quelqu’un te demande « t’as vu cet article ? », tu diras « ah oui, intéressant » avec le même ton que tu utilises pour dire « ah oui, bon film » — le ton de celui qui a été touché et qui refuse de le montrer. Parce que si tu montres que ça te touche, il faudra que tu en fasses quelque chose. Et ça, c’est un risque.
Tu lis avec niya. En croyant que lire suffira. Que comprendre, c’est agir. Que l’émotion ressentie devant un texte remplace le geste qu’il faudrait poser demain matin. Tu te dis : c’est vrai, il a raison. Et demain tu retourneras au bureau, tu valideras le deck, tu approuveras le budget, tu diras « très bonne campagne » à quelqu’un qui sait que c’est faux, et tu appelleras ça du professionnalisme. Ou tu resteras dans ce job. Ou tu reporteras encore ce projet. Ou tu ne diras pas le mot. La niya de la lecture t’aura bercé sans te réveiller.
Et tu lis avec inchallah. En te disant que peut-être, un jour, quand le moment sera bon, quand les enfants seront grands, quand tu auras de l’argent de côté, quand les planètes s’aligneront, quand le marché sera favorable, quand tu te sentiras « prêt » — ce jour miraculeux qui ne vient jamais parce qu’il n’existe pas — peut-être tu prendras le risque. N’choufou. Inchallah.
Je viens de te piéger.
Non — tu viens de te piéger toi-même. En reconnaissant que c’est vrai. Le triptyque opère en temps réel, pendant que tu lis un texte qui le décrit. Le système d’exploitation tourne en arrière-plan, même quand tu crois l’avoir identifié. C’est sa puissance et c’est sa prison. (Et si tu viens de sourire en lisant ça — ce sourire nerveux, celui du gars qui se fait prendre — c’est le sourire le plus honnête que tu aies eu aujourd’hui.)
Parlons de la mort. Puisqu’on y est. Puisque personne n’en parle et que c’est le seul sujet qui donne au risque sa vraie dimension.
Tu vas mourir. Je vais mourir. Le hlayqi va mourir. Le patron qui te fait peur va mourir. Le collègue dont tu redoutes le jugement va mourir. Ta belle-mère qui a une opinion sur tout va mourir. (Ta belle-mère va mourir en dernier, par pur esprit de contradiction.) Tout le monde, sans exception, va mourir. Et au moment de mourir — pas dans un sens dramatique, pas dans un sens religieux, dans un sens purement factuel, comptable, irréfutable — au moment de mourir, tu ne regretteras pas les risques que tu as pris. Tu regretteras ceux que tu n’as pas pris.
Bronnie Ware, infirmière australienne, a passé des années au chevet des mourants. Elle leur a posé une question simple : qu’est-ce que vous regrettez ? Le regret numéro un — pas numéro trois, pas numéro sept, NUMÉRO UN — c’est celui-ci : « J’aurais aimé avoir le courage de vivre la vie que je voulais, pas celle que les autres attendaient de moi. »
Lis ça encore. Lentement.
« J’aurais aimé avoir le courage. »
Le courage. La seule ressource qui ne coûte rien, qui ne prend pas de temps, qui n’a besoin d’aucun investissement extérieur — et qui est la plus rare de toutes. L’argent, tu peux en trouver. Le temps, tu peux le voler. L’opportunité, tu peux la créer. Le courage, tu l’as ou tu ne l’as pas. Et la plupart du temps, tu l’as — enfoui sous quinze ans de hchouma — et tu fais semblant de ne pas le sentir.
La mort est le seul endroit où le hchouma n’existe plus. Personne n’a hchouma sur son lit de mort. Le regard des autres — n-nas — ce regard qui t’a paralysé pendant des décennies, ce regard qui t’a empêché de parler en réunion, de lancer ta boîte, de dire je t’aime, d’écrire ton livre — ce regard disparaît. Poof. Comme il n’avait jamais existé. Parce qu’il n’avait jamais existé. Le regard des autres, c’est le regard que tu imagines. La projection de ta propre peur dans les yeux des autres. Les gens sont trop occupés à avoir peur eux-mêmes pour perdre du temps à te juger. Tu n’es pas le héros de leur film. Tu es un figurant dans le leur — et tu te comportes comme si tu étais la bande-annonce. La matrice du hchouma est un hologramme que tu projettes toi-même et devant lequel tu trembles comme si c’était réel.
Sur le lit de mort, l’hologramme s’éteint. Et tu vois clair. Pour la première fois peut-être. Et ce que tu vois, c’est l’inventaire. Le vrai. L’inventaire de ce que tu n’as pas fait. Les projets dans le tiroir. Les mots dans la gorge. Les couleurs que tu n’as pas posées. Les cercles que tu n’as pas ouverts. Les tremblements que tu n’as pas vécus. Cet inventaire du vide pèse plus lourd que tout ce que tu as accompli. Ton CV s’efface. Ton profil professionnel s’efface. Il reste les trous. Les absences. Les endroits où tu aurais dû être et où tu n’étais pas parce que tu avais peur.
Abi n’a pas eu ce regret. Je le sais. Parce qu’Abi a vécu en peignant. Il a peut-être regretté de ne pas avoir eu de meilleurs pinceaux, un meilleur atelier, une meilleure lumière. Il n’a pas regretté de ne pas avoir peint. Il a peint. Chaque jour. Avec ce qu’il avait. Où il était. Comme il pouvait.
Le hlayqi n’aura pas ce regret. Il a raconté. Chaque soir. Avec sa voix. Son corps. Son risque. Le cercle s’est formé ou ne s’est pas formé. Les gens ont donné ou n’ont pas donné. Mais il a raconté.
Et toi ?
Le lundi matin. La réunion. Le deck médiocre. Le silence.
Tu auras regretté ça.
Pas le deck. Le silence.
◆
Sourate Al-Asr. Trois versets. La sourate la plus courte. Probablement la plus dense stratégie de vie jamais condensée.
بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَٰنِ الرَّحِيمِ
وَالْعَصْرِ ﴿١﴾ إِنَّ الْإِنسَانَ لَفِي خُسْرٍ ﴿٢﴾ إِلَّا الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَتَوَاصَوْا بِالْحَقِّ وَتَوَاصَوْا بِالصَّبْرِ ﴿٣﴾
« Par le Temps ! L’homme est certes en perdition, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement l’endurance. »
Quatre conditions. Croire — dans ce que tu fais, dans ce que tu es, avec tout ce que ça implique de vulnérabilité. Accomplir les bonnes œuvres — créer de la vraie valeur, produire du réel. S’enjoindre la vérité — dire ce qui est vrai, même quand ça dérange, même quand le silence est plus confortable. S’enjoindre l’endurance — le long terme, la patience, le fait de rester debout quand tout le monde s’assoit.
Celui qui remplit ces quatre conditions prend le risque. Automatiquement. Parce que croire vraiment, c’est risqué — tu peux te tromper. Faire le bien, c’est risqué — ça coûte plus cher que faire semblant. La vérité, c’est risqué — elle dérange toujours. La patience, c’est risqué — tu n’as pas de garantie.
Noureddine Qadiri Boutchich
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