La routine

Par Noureddine Qadiri Boutchich

Sarah ne veut pas de McDonald’s. Elle me l’a dit hier soir avec une conviction admirable. « Papa, moi je veux pas de McDonald’s. » Elle a dit ça en regardant droit devant elle, avec la dignité d’une femme de principes, le menton légèrement relevé, la voix ferme. Et ses yeux — ses yeux disaient exactement le contraire. Ses yeux hurlaient Big Mac. Ses yeux pleuraient des nuggets. Il y avait un combat intérieur dans cette enfant de dix ans que Shakespeare n’aurait pas renié — manger ou ne pas manger, McDonald’s ou pas McDonald’s, telle est la question d’aujourd’hui.

Parce que c’est jour 16. La moitié de Ramadan est passée. Et la harira — la harira qui jour 1 était un sacrement, jour 3 une bénédiction, jour 7 une habitude, jour 10 un devoir — la harira est devenue un collègue de bureau que tu croises chaque matin et à qui tu dis « ça va ? » sans écouter la réponse. Tu l’aimes, cette harira. Bien sûr que tu l’aimes. Mais tu ne la VOIS plus. Elle est là. Tu es là. Vous coexistez dans la même indifférence polie.

Sarah le sent. Sarah, qui ne veut PAS de McDonald’s — qui résiste à la pizza, qui tient bon devant les tacos — mais qui ne dirait jamais non aux sushis, ça c’est une autre histoire, il y a des limites à la performance. Sarah veut ce qu’elle n’osera jamais formuler devant moi parce qu’elle a dix ans et qu’elle a déjà intégré que certains désirs ne se disent pas à voix haute. À dix ans, ma fille performe le raffinement. Elle a compris que dans cette famille, dans cette culture, dans ce mois sacré, dire « je veux un Big Mac » est un aveu de faiblesse. Alors elle dit « moi je veux pas de McDonald’s » avec la même énergie que le type qui dit « moi l’argent je m’en fous » en calculant mentalement le prix du mètre carré.

Et je la regarde et je pense : moi aussi. Moi aussi je veux autre chose. Pas parce que la harira est mauvaise. Parce que je suis fatigué d’être MOI depuis seize jours.

Jour 16, on n’est pas fatigués de la harira. On est fatigués de nous-mêmes. Du même homme qui se lève à la même heure, fait le même shour, conduit la même route, rentre au même embouteillage, s’assied à la même table, devant le même bol, avec les mêmes gens qu’il aime mais qu’il a vus chaque soir depuis seize soirs. Le McDonald’s à 19h30 — la file de voitures au drive qui serpente jusqu’au boulevard, les phares dans la nuit comme un pèlerinage vers le Golden Arch — ce n’est pas un burger. C’est une autre version de toi. Celui qui choisit. Celui qui sort. Celui qui décide. Seize jours que quelqu’un d’autre — Dieu, la tradition, Hajar, le calendrier — décide de ton menu. Le Big Mac est un acte de libre arbitre déguisé en fast-food.

On change de restaurant pour ne pas changer de vie. On commande un burger pour avoir l’illusion d’avoir choisi quelque chose. Et on revient avec un sac en carton et la même vie exactement, sauf que ce soir elle sent les frites au lieu de la coriandre. Et pendant cinq minutes — les cinq minutes du burger — on est quelqu’un d’autre. Ou on croit l’être. Ce qui revient au même.

Mon père a fait le tour du monde.

Chef de cabine. Le Japon, le Brésil, l’Europe, l’Afrique — il a dormi dans des villes dont je n’arriverais pas à prononcer le nom. Et dans les années 80, mon père était le pipeline entre New York et Casablanca. Il ramenait les derniers disques de vinyle dans ses valises — les trucs que personne au Maroc n’avait encore entendus — et il les donnait aux DJs des boîtes de Casa. Et les DJs l’aimaient. Et les portes s’ouvraient. Mon père avait les entrées dans les boîtes les plus en vue de Casablanca — pas parce qu’il était riche, pas parce qu’il était connu, mais parce qu’il arrivait avec le son. Il arrivait avec New York sous le bras. Il ramenait de l’alcool pour ses amis, des nouveautés pour les platines, et cette énergie de quelqu’un qui vit plusieurs vies en même temps. Un homme pour qui le monde n’était pas un rêve mais un emploi du temps.

Aujourd’hui, quand je l’appelle, il me dit : « La routine. »

Deux mots. Chaque fois. Je demande « comment tu vas ? » et il répond « la routine ». Et au début ça me rendait triste. L’homme des vinyles de New York et des boîtes de Casa. L’homme qui vivait en carpe diem. Réduit à deux mots. Mais j’ai compris — il m’a fallu du temps, mais j’ai compris — que ce n’est pas de la résignation. C’est un choix. Mon père a vu le monde et il a décidé que le monde pouvait attendre. Que la seule chose qui valait le coup, c’était la table du ftour, la prière de l’isha, et Sarah qui grimpe sur ses genoux pour lui raconter des histoires dont il ne comprend pas la moitié mais dont il écoute chaque mot.

Mon père fume encore. Il est cardiaque et il fume encore. Et je me suis longtemps énervé. Longtemps argumenté. Et puis j’ai compris : la cigarette fait partie de la citadelle. Mon père s’est construit une forteresse de gestes répétés — le café du matin, la cigarette sur le balcon, la prière, Sarah, la cigarette, la prière, le sommeil — et chaque geste est une brique. Tu n’enlèves pas une brique d’une forteresse en expliquant qu’elle est mauvaise pour la structure. La brique FAIT la structure.

Et ses amis du Touti. Chaque samedi. Pendant des années. Toujours les mêmes. Toujours la même table, probablement. Les mêmes histoires racontées pour la centième fois. Et personne ne s’en lasse parce que la centième fois n’est pas une répétition — c’est un rituel. C’est la preuve que tu es encore là, que les autres sont encore là, que le samedi existe encore. Jusqu’au jour où mon père a déménagé à Salé et les samedis se sont espacés. Et je sais — je le sais sans qu’il me le dise, parce qu’il ne le dira jamais — que ça lui manque.

J’ai vu mon père pleurer trois fois dans ma vie. Trois fois en quarante ans. En 1999, à la mort d’un de ses amis du Touti. À la mort de ma grand-mère. Et à la mort de mon oncle Abderazzak. Allah yrhamhoum. Trois larmes pour trois départs. Cet homme qui a traversé des océans, qui a vu les turbulences à 35 000 pieds, qui a ramené New York à Casablanca dans une valise — cet homme n’a pleuré que quand la routine s’est brisée. Que quand quelqu’un a manqué à la table. Que quand le samedi a perdu un nom.

C’est ça que la routine protège. Pas l’ennui. Les gens.

Et la prière. Mon père prie. Cet homme des boîtes de nuit et des vinyles, cet homme du carpe diem et du décalage horaire — cet homme s’est réfugié dans la prière. Pas quand il était jeune. Maintenant. Après. Après le tour du monde, après les turbulences, après les nuits de Casa, après tout. Il est rentré de partout et il a trouvé Dieu dans le salon. Le vrai Boutchichi, mon père. Il n’a pas cherché Dieu dans une zaouia ou dans un livre ou dans un voyage spirituel. Il L’a trouvé dans la routine. Dans la répétition. Dans le même tapis, la même qibla, les mêmes mots, cinq fois par jour. Et ces mots — les mêmes depuis des années — ne s’usent pas. Ils se creusent. Comme un lit de rivière. L’eau passe et repasse et le chemin se creuse et l’eau coule mieux et plus profond.

Mon père fait du dhikr sans le savoir. Le dhikr — la répétition du nom de Dieu jusqu’à ce que le nom devienne un battement de cœur. Chaque prière un millimètre plus profonde que la précédente, comme l’eau qui creuse son lit.

L’islam est construit là-dessus. Cinq prières. Le même woudou — les mains, le visage, les avant-bras, dans le même ordre, depuis quatorze siècles. L’islam ne te demande pas de trouver Dieu dans le spectaculaire — un coucher de soleil, les pyramides, le Coran récité par une voix qui te fait pleurer. Ça, tout le monde peut le voir. L’islam te demande de Le trouver dans le SEIZIÈME bol de harira. Dans la même prière que celle d’hier. Dans la même table. La harira n’a pas changé — c’est toi qui dois changer ta façon de la regarder.

Le secret de ce jour, c’est que ce n’est pas le jour où le Ramadan faiblit. C’est le jour où il COMMENCE. Les quinze premiers jours c’est l’élan — la nouveauté, la ferveur. Jour 16 l’élan est mort. Et ce qui reste c’est toi. Toi et la harira. Toi et la prière. Toi et le même geste que tu vas faire encore quatorze fois. Et la question est : est-ce que tu continues ? Est-ce que tu trouves, dans ce bol qui ressemble à tous les autres, ce que mon père a trouvé dans sa prière — ce creusement du lit de rivière, ce chemin qui n’existe que parce que l’eau est passée mille fois ?

Aujourd’hui est le jour où le Ramadan te demande si tu es un touriste ou un résident.

Ce soir, Hajar va préparer la harira. La même. Avec la même coriandre, le même citron, les mêmes mains. Et Sarah va s’asseoir à côté de moi avec son « moi je veux pas de McDonald’s » qui veut dire exactement le contraire. Et quelque part, mon père va s’asseoir devant son bol à lui, et il va dire « bismillah » avec la même voix qu’hier, et ce sera la même harira et la même prière et la même routine — et ce sera suffisant. Plus que suffisant. Ce sera tout.

Et moi, entre le Big Mac que je ne commanderai pas et la prière que je n’ai pas encore la profondeur de comprendre, je vais essayer de VOIR cette harira. Pas la seizième. CELLE-CI. Ce bol. Cet instant. Parce que si mon père a trouvé Dieu dans la routine après avoir ramené New York dans une valise — alors peut-être que Dieu est aussi dans ce bol de harira, à condition que je Le regarde.

Pour Sarah et son Big Mac qu’elle ne prononce pas.

Pour Hajar et ses mains qui font le même geste avec le même amour.

Pour mon père — le chef de cabine, le passeur de vinyles, l’homme des boîtes de Casa, le vrai Boutchichi. Le plus grand voyageur que je connaisse — parce que le plus grand voyage, c’est de rentrer chez soi et de rester.

Pour ses amis du Touti et leurs samedis. Pour ceux qui manquent à la table. Allah yrhamhoum.

Pour la harira jour 16. La même que jour 1. Et pourtant.

Bessaha ftourkoum.

P.S. — Sarah : la prochaine fois que tu veux un Big Mac, dis-le. Papa aussi il en veut un. On ira. En cachette. Et on ne le dira à personne. Et ce sera notre routine à nous.

P.P.S. — Papa : « la routine ». Les deux plus beaux mots que tu m’aies jamais dits.

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