Mare Nostrum !

Par Anass Benaddi

Le traité d’amitié que la France et le Maroc s’apprêtent à conclure s’inscrit dans une logique de consécration d’une relation ancienne, patiemment tissée au fil des siècles, au gré des caprices de l’Histoire.

On oublie assez souvent que les liens entre les deux pays ne datent pas de l’époque coloniale. Le protectorat n’en constitue qu’un épisode. Un épisode crucial, certes, car il a façonné les contours des rapports passionnels qui ont caractérisé la relation franco-marocaine depuis le démantèlement des empires coloniaux jusqu’à nos jours. Mais il demeure tardif dans une relation beaucoup plus ancienne.

Dès le XVIIᵉ siècle, les deux royaumes échangent des ambassades. Le sultan Moulay Ismaïl entretient une correspondance suivie avec Louis XIV. Des diplomates marocains sont reçus à Versailles. Des envoyés français parcourent les villes impériales du royaume chérifien.

Toutes ces rencontres traduisaient déjà une reconnaissance mutuelle entre deux États anciens, conscients de leur histoire et de leur rang.

Mais pour comprendre vraiment cette proximité, il faut remonter plus loin encore. La France et le Maroc appartiennent à un même espace de civilisation : celui de la Méditerranée et de ses prolongements atlantiques. Depuis les temps immémoriaux, cette mer et ses rivages voient circuler les hommes, les marchandises, mais aussi les idées — et surtout les mythes fondateurs des grandes civilisations.

L’histoire de l’Espagne andalouse, celle des royaumes chrétiens, celle du Maghreb et de l’Europe méridionale se sont longtemps entremêlées. Elles se sont souvent affrontées dans le feu et l’acier, mais ces conflits n’ont jamais empêché les cultures de circuler.

C’est dans ce terreau qu’est né ce que l’on pourrait appeler l’esprit méditerranéen : une familiarité ancienne avec la diversité.

Le Maroc en porte encore aujourd’hui l’empreinte. Royaume musulman profondément enraciné dans sa tradition, il est aussi le produit d’un brassage singulier : amazigh, arabe, andalou, africain, juif. Cette pluralité constitue le fondement de l’identité marocaine autant qu’elle en garantit la continuité.

La France, de son côté, a produit ce que l’on pourrait appeler le miracle français : une langue qui, au fil des siècles, est devenue l’un des grands instruments de la pensée universelle. Une langue de littérature, de droit et de philosophie qui a permis à des peuples très différents de dialoguer dans un même espace intellectuel. C’est sans doute l’une des plus belles incarnations de l’humanisme.

Il serait d’ailleurs honnête de rappeler ici le rôle décisif qu’a joué la langue française dans les relations entre les deux pays. Elle a permis à des générations de Marocains d’entrer dans cette conversation mondiale sans renoncer à leur propre héritage. Elle a donné naissance à cet espace singulier qu’est la francophonie : un espace qui n’est ni un empire ni un bloc politique, mais une communauté de l’esprit.

C’est peut-être là que se trouve le cœur battant de la relation franco-marocaine. Les relations fondées uniquement sur les intérêts finissent toujours par se refroidir. Tandis que celles qui se nourrissent de culture et de savoir traversent plus aisément les crises.

Regardons un instant le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Partout, les tensions s’exacerbent. Les grandes puissances redécouvrent le langage de la force. Le profit devient parfois l’horizon unique des politiques. Une certaine vision du monde — que l’on voit s’exprimer notamment dans le trumpisme — semble considérer que la puissance suffit à définir le droit.

Dans ce contexte, les vieilles civilisations méditerranéennes ont peut-être quelque chose à rappeler. Elles savent, par expérience, que la puissance sans culture ne produit que des empires éphémères.

L’Espagne en offre un exemple éclatant. On se souvient que même durant la période sombre du franquisme, la culture espagnole n’a jamais cessé de rayonner. La langue espagnole, elle, continuait de vivre et de s’épanouir à travers l’Amérique latine. Au XXᵉ siècle, cette vitalité a donné naissance à quelques-unes des grandes voix de la littérature mondiale : Borges, Neruda, García Márquez. Aujourd’hui encore, c’est l’Espagne de Pedro Sanchez qui ose dire « non » à la fureur.

C’est sans doute pour cela que la Méditerranée reste, malgré ses crises, l’un des grands foyers de mémoire de l’humanité. Les peuples qui vivent sur ses rives savent que l’histoire est longue et que les civilisations doivent tout à leur capacité de transmission, et presque rien à leur puissance du moment.

Et c’est précisément pour cela aussi que le traité d’amitié que la France et le Maroc s’apprêtent à conclure prend une signification particulière. Au-delà des accords économiques ou diplomatiques qu’il scellera, il rappelle qu’entre les deux rives de cette mer ancienne existe une relation plus profonde que les conjonctures politiques : une relation faite de mémoire, d’échange, de partage et de culture. Autrement dit, quelque chose de moins diplomatique que de civilisationnelle.

La Méditerranée romaine, épique et conquérante, portait un nom qui raisonne encore pour les siècles des siècles : Mare Nostrum. « Notre mer » que Fernand Braudel décrivait ainsi « Qu’est-ce que la Méditerranée ? Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres ». La Méditerranée du Maroc et de la France, celle des Femmes et des Hommes des deux rives, sera celle de l’Humanisme, d’abord et avant toute chose.

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