Par Anass BENADDI
Le monde s’abreuve d’images de guerre et de crises successives. Apathique, il regarde ce spectacle de mort avec les yeux indifférents du passant pressé qui enjambe la dépouille d’un moineau gisant sur l’asphalte brûlant de son chemin routinier.
Entre-temps, une idée s’est confortablement installée dans les esprits : le Moyen-Orient serait condamné au tumulte permanent. Comme si la violence faisait partie de sa nature profonde. Comme si l’histoire de cette région ne pouvait être que celle d’un désordre chronique. Vision bien commode. Elle simplifie tout.
Une idée facile surtout lorsque l’on sait que cette région, aussi ancienne que la mémoire des hommes, fut le théâtre des passions les plus immémoriales de l’humanité.
Adam, chassé du jardin d’Éden, y aurait erré longtemps, seul et désemparé, avant d’y retrouver Ève. Caïn y aurait éprouvé le premier sentiment de jalousie, prélude au premier fratricide de l’Histoire. Noé s’y serait échoué avec son arche, quelque part sur une montagne de l’actuelle Turquie.
Abraham l’aurait sillonnée, de sa Mésopotamie natale jusqu’à l’Égypte, aux côtés de son épouse Sara — que l’Éternel, à coups de plaies et de fièvres inexpliquées, arracha aux griffes d’un Pharaon éperdument amoureux de celle qui enfanterait plus tard Isaac. Ils marcheront ensemble jusqu’aux rives du Jourdain, où le patriarche répudiera la servante de son unique amour — elle qui pourtant fut le calice choisi par le Créateur pour porter la semence d’un vieil homme frappé du sceau de l’infertilité.
La naissance d’Ismaël fut un miracle. Le désert d’Arabie lui tendait déjà les bras.
De ce même désert jaillira un homme qui bouleversera le cours de l’histoire au nom exclusif du Dieu d’Abraham. Bien avant lui, un rabbin galiléen issu de la maison de David, charpentier à ses heures, aura lui aussi changé la face de Rome et du monde nouveau qui se dressait déjà sur les cendres de la Louve.
Entre tous ces épisodes se succédèrent, dans un ordre éclatant, les Sumériens, les Akkadiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Hittites, les Phéniciens — et surtout les Mèdes, les Perses achéménides puis les Sassanides.
Le Moyen-Orient, nous le savons désormais, ne se distingue pas seulement comme le berceau du monothéisme. Il a vu naître l’écriture, l’agriculture, le commerce maritime, et surtout l’éclosion des cités-États qui donneront naissance à des empires structurés et puissants.
Le Moyen-Orient est l’une des matrices les plus anciennes de l’histoire humaine. Une terre où se sont rencontrées des civilisations, des religions, des langues et des peuples qui ont façonné une part décisive du destin des hommes. Une histoire longue — que l’on s’obstine pourtant à lire en diagonale.
La région semble aujourd’hui prisonnière d’une succession de crises interminables. Doit-on en déduire pour autant que la violence devait être intimement liée à son existence, comme une fatalité ? Une autre marque sur le front de Caïn ? Ou alors reconnaître que son histoire récente ressemble à une accumulation d’espérances immenses suivies de désillusions tout aussi profondes.
Au début du XXᵉ siècle, beaucoup croyaient assister à la naissance d’un monde nouveau. La fin d’un empire ancien — l’Empire ottoman — semblait ouvrir la voie à une ère d’émancipation politique. Les peuples de la région espéraient accéder à la souveraineté et bâtir des États capables d’assurer stabilité et dignité.
Ces espoirs étaient réels. Du Caire à Bagdad, en passant par Beyrouth et Damas, ils s’incarnaient dans les élites intellectuelles et les mouvements politiques naissants. On imaginait une modernité arabe capable de dialoguer avec le monde tout en restant fidèle à son histoire.
Mais l’histoire, souvent capricieuse, emprunte toujours d’autres chemins.
La carte politique de la région fut redessinée ailleurs, dans des capitales éloignées des réalités humaines du terrain. Des frontières furent tracées selon la logique froide des intérêts stratégiques. Elles superposaient des identités, séparaient des peuples ou enfermaient dans un même espace des équilibres fragiles.
Ce moment fut décisif. Car il introduisit dans la région une contradiction durable : celle de sociétés appelées à se construire dans des cadres politiques qui ne correspondaient pas toujours à leur histoire.
Les décennies suivantes n’ont fait qu’accumuler les secousses : rivalités régionales, conflits, humiliations militaires et politiques, promesses de modernisation inabouties. Peu à peu, la confiance s’est érodée.
Nous ne parlons pas ici de la supposée confiance que les peuples devraient placer dans leurs dirigeants. Nous parlons de celle qu’ils pourraient avoir en eux-mêmes : cette confiance profonde qui naît lorsque les individus ont le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux.
Ainsi, des sociétés qui, dans certaines villes du Levant ou de la Méditerranée orientale, avaient longtemps cultivé une forme d’ouverture intellectuelle et culturelle se sont progressivement refermées sur elles-mêmes. La coexistence qui paraissait possible s’est fissurée. Les identités se sont durcies. Et la mémoire des défaites s’est enracinée dans la conscience collective.
Peut-être est-ce là que se trouve l’une des clés pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux.
La violence semble avoir pris ses quartiers au Moyen-Orient — une terre traversée par des lignes de fracture anciennes mais toujours actives.
Dans un monde où l’on commente l’actualité à la minute, toute cette profondeur disparaît sous le fracas des bombes. Et tandis que les hommes disputent encore l’héritage d’Abraham, ce sont ses filles — toutes ses filles — qui continuent de pleurer les morts.
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