« Que lisez-vous en ce moment, Monsieur le ministre ? »

Par Anass Benaddi

« Que lisez-vous en ce moment ? » La question, rapportée par Hubert Védrine dans Camus, notre rempart, revenait souvent chez François Mitterrand. On comprend aisément que cette question, qui précédait toujours une discussion politique sérieuse, n’était ni mondaine ni innocente. Le Président s’en servait comme d’un filtre, une manière de situer son interlocuteur. Pour l’illustre promeneur du Champ-de-Mars, la valeur d’un homme politique se révélait d’abord par ce qu’il lisait — ou par ce qu’il ne lisait pas.

L’acte de lire est, à bien des égards, un formidable fixateur de repères. Il installe ainsi une certaine profondeur chez l’homme d’action, structure son jugement, tout en lui imposant un sens de la nuance. Sans cela, la décision se réduit à l’instant, à l’émotion, à la pression du moment, au lieu de s’inscrire dans un temps plus long.

De nombreux chroniqueurs rapportent que Napoléon Bonaparte emportait des livres en campagne. L’intéressé lui-même en fait état dans Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il lisait sous sa tente pour comprendre les hommes, pour anticiper les situations, pour reconnaître ce qui, sous des formes différentes, s’était déjà produit. Il lisait comme il vivait : vite, avec un regard très critique, et n’hésitait jamais à « jeter » toute littérature inadaptée à son goût… et à ses idées.

Il est notoire également que Charles de Gaulle écrivait à la main. Fidèle au génie français, qui aura inéluctablement donné à l’homme du 18 Juin une certaine idée de la France, cet inconditionnel de Corneille et de Racine reprenait, corrigeait, pesait chaque mot avec une rectitude époustouflante. Il suffit de lire ses Mémoires pour s’en apercevoir. Cette exigence formelle n’était pas dissociée de sa manière de gouverner. Le Général soutenait que la rigueur de la langue conditionne celle de la pensée, et qu’un responsable public qui ne maîtrise plus ses mots finit par ne plus maîtriser grand-chose.

Plus proche de nous, Jacques Chirac, chez qui les livres d’histoire occupaient une place de choix… Et ce n’est pas là la coquetterie d’un nostalgique de la gloire d’antan. L’histoire oblige à relativiser, à comparer, à replacer chaque crise dans une perspective plus large. Connaître le passé impose une forme d’humilité : on réalise que les crises se répètent, que les emballements sont rarement nouveaux et que les erreurs ont déjà été commises. Connaître l’histoire rappelle que les déséquilibres ont des racines, que les décisions ont des conséquences et que rien ne surgit de nulle part. Lire l’histoire, c’est se prémunir contre l’improvisation et contre la tentation de croire que tout commence avec soi.

Dans le sillage de Chirac, un jeune esthète de la pensée politique sortait de l’ombre. Le monde se souviendra de Dominique de Villepin, à l’ONU, ce 14 février 2003. Fort des valeurs humanistes qu’il a toujours su incarner avec sincérité et panache, le diplomate écrasait de tout son poids intellectuel les partisans de l’invasion de l’Irak. Cette guerre n’a pas pu être évitée, mais l’histoire a retenu qu’elle était injustifiée. De Villepin a choisi de s’inscrire du bon côté de l’histoire. Son discours demeure, à ce jour, l’un des points culminants des relations internationales. En le relisant aujourd’hui, on y retrouve du souffle, du rythme et un sens de la formule propre aux hommes de lettres : « Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience… » Difficile de ne pas voir ici l’influence d’un Lamartine ou d’un Chateaubriand.

Même chez ceux que les médias s’efforcent de combattre, la culture impose l’estime. Jean-Luc Mélenchon en est un exemple. Sa maîtrise des textes, des références, de l’histoire politique force l’attention. Jean d’Ormesson — excusez du peu —, qui n’était pas de son bord, le reconnaissait sans détour. La culture introduit un respect que la politique seule ne produit pas.

Continuons cette balade littéraire, pour le plaisir partagé entre le chroniqueur et ses lecteurs. En se perdant volontairement dans les méandres de l’histoire, on rencontre un nombre considérable de « puissants » pour qui le goût des lettres était moins un loisir qu’une éthique de vie. Alexandre le Grand était un jeune homme curieux, qui croyait sincèrement en l’homme universel. Il lisait Homère chaque soir et gardait toujours sous son oreiller un exemplaire de L’Iliade, annoté de la main de son précepteur, Aristote. On n’échappe pas à la postérité lorsqu’on a connu Aristote de si près.

Marc Aurèle, empereur et philosophe, gouvernait le jour et écrivait la nuit. Ses Pensées, qui ont traversé les siècles pour arriver jusqu’à nous, n’ont rien perdu de leur force.

Il existe, à travers les siècles, une lignée où le sceptre se transmet avec une certaine conscience de l’Histoire. Jules César écrivait pour fixer ses actes dans le temps. Frédéric II de Prusse confrontait ses idées à celles de Voltaire. Winston Churchill écrivait, disaient ses nombreux détracteurs, pour assurer son train de vie. Le prix Nobel de littérature lui fut néanmoins attribué en 1953 pour l’ensemble de son œuvre. Ce que l’on retient de cet homme, c’est cette dualité : l’homme d’État qui fait l’histoire, et l’homme de lettres qui la consigne.

La question de François Mitterrand conserve aujourd’hui toute sa portée. Les élites politiques jouent ici un rôle décisif, qui repose sur un principe d’une revigorante simplicité : lorsqu’elles sont exigeantes, elles structurent le débat public ; lorsqu’elles s’affaiblissent, le débat se fragilise à son tour.

Ce sont les élites qui donnent le ton. Et c’est par les livres que ce ton se forme.

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