Un million d’emplois d’ici fin 2026. Dit comme ça, la formule sonne bien. C’est rond, c’est spectaculaire, c’est presque publicitaire. Un chiffre XXL, facile à brandir, facile à répéter, facile à imprimer sur tous les supports. En politique, les grands nombres ont parfois ce talent rare : ils donnent l’impression que le chantier est déjà à moitié terminé.
Sur le fond, personne ne contestera l’importance de l’objectif. Le Maroc a besoin d’emplois, de vrais débouchés, d’un horizon plus lisible pour sa jeunesse, ses diplômés, ses actifs en reconversion, ses territoires en attente de souffle. Sur ce point, le cap est juste.
Mais entre l’annonce et la réalité, il y a un terrain bien moins confortable que les discours. Et ce terrain, aujourd’hui, est aussi politique que social.
À l’approche des prochaines échéances, le Parlement accélère, le débat se tend, les annonces se multiplient et chacun affine son costume de campagne. Dans cette ambiance, l’emploi ne devient pas seulement une priorité économique. Il devient un argument, un marqueur, un trophée espéré. Bref, il entre dans cette catégorie bien connue des promesses publiques : celles qui doivent produire des résultats, mais aussi de l’effet.
C’est là que la question devient sérieuse : créer un million d’emplois, très bien. Mais quels emplois, au juste ?
Parce qu’entre un emploi stable, qualifié, déclaré, avec une vraie perspective d’évolution, et une activité précaire emballée comme une success story, il y a tout un monde. On peut toujours gonfler les compteurs, multiplier les statuts flous, maquiller la fragilité en innovation et appeler cela une dynamique. Les statistiques, parfois, savent se montrer élégantes même quand le réel arrive en tongs.
Et c’est précisément là qu’il faut se méfier de l’empilement statistique destiné à atteindre une cible. Car à force de vouloir remplir une colonne Excel, on finit parfois par confondre activité et progrès social.
Il suffit d’observer certains modèles importés, vendus comme la modernité sur deux roues. Ces plateformes étrangères de livraison rapide, désormais bien installées dans les villes marocaines, gonflent peut-être les chiffres de “l’activité”, mais dans la vie réelle, elles laissent surtout derrière elles une impression moins glorieuse : précarité diffuse, pression permanente, chaos urbain, et une circulation transformée par moments en championnat clandestin de slalom sous adrénaline. Officiellement, cela participe à l’emploi. Officieusement, cela ressemble parfois davantage à une économie du klaxon, du risque et du “livre vite, on verra après”.
Ce n’est pas nier l’utilité de ces activités, ni mépriser ceux qui y travaillent, bien au contraire. C’est rappeler qu’un emploi ne devrait pas être considéré comme une victoire simplement parce qu’il existe sur le papier. Un emploi digne, ce n’est pas seulement une mission, une course ou une connexion à une application. C’est aussi une protection, une lisibilité, une stabilité minimale et, idéalement, autre chose qu’une course permanente contre la montre et les pare-chocs.
Le danger, dans un contexte politique sous pression, est donc assez clair : fabriquer du chiffre avant de construire de la solidité. Aller vite pour pouvoir annoncer. Additionner pour pouvoir communiquer. Empiler pour pouvoir célébrer. Et au bout du compte, présenter comme une grande réussite nationale ce qui relève parfois d’un bricolage social à peine maquillé.
Car l’emploi ne se décrète pas comme on lance un slogan. Il se construit dans la durée, avec de l’investissement, de la formation, de la productivité, de la confiance et une vision cohérente du développement. Ce travail-là est moins spectaculaire qu’une promesse en millions, mais il a un avantage considérable : il tient debout plus longtemps qu’une conférence de presse.
Le Maroc a mieux à faire que de transformer la question de l’emploi en concours de communication. Il a l’occasion de faire de sa croissance un levier réel d’inclusion, de qualification et de stabilisation sociale. Mais cela suppose une exigence simple : ne pas confondre la vitesse de l’annonce avec la profondeur de la réforme.
La vraie réussite ne sera donc pas d’atteindre un million à n’importe quel prix. Elle sera d’éviter que derrière un chiffre triomphant ne se cache une armée de travailleurs précaires priés d’applaudir en silence.
Mehdi Msaddeq
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