Le hlayqi de Jemaa el-Fna remplit les quatre. Chaque soir. Depuis mille ans. Il croit en son histoire. Il crée du vrai. Il dit le vrai avec ses mains, sa voix, son corps. Et il est patient — n’choufou.
Abi remplissait les quatre. Six fois. Six vies. Chaque matin un acte de foi renouvelé.
L’enfant de quatre ans remplit les quatre. Naturellement. Avant qu’on lui installe le système d’exploitation qui va tout corrompre.
Le marketing qui respecte ces quatre conditions survit. Le reste est en perdition. Comme le dit la sourate. Comme le dit la data. L’entrepreneuriat qui respecte ces quatre conditions survit. L’écriture qui respecte ces quatre conditions survit. L’amour qui respecte ces quatre conditions survit. Et ta vie — ta vraie vie, celle que tu mènes entre les réunions et les KPI, celle que tu ranges dans un tiroir et que tu sors la nuit quand personne ne regarde — ta vie qui respecte ces quatre conditions vibre. Le reste s’éteint.
Le risque que tu ne prends pas te coûte plus cher que celui que tu prends. Toujours. Le livre que tu n’écris pas te hante plus que celui qui se vend mal. L’entreprise que tu ne lances pas te ronge plus que celle qui échoue. La vérité que tu ne dis pas te détruit plus que celle qui dérange. L’amour que tu ne déclares pas te manque plus que celui qu’on refuse.
Le hchouma te dit que les gens vont parler. Ils vont parler de toute façon. Que tu fasses quelque chose ou que tu ne fasses rien, n-nas ghaddi yhedrou. La seule différence, c’est que dans un cas, ils parlent de ton audace. Dans l’autre, ils ne parlent pas de toi du tout. Et tu disparais. Doucement. Poliment. Professionnellement.
La niya te dit de faire confiance. Oui — à condition que tu fasses quelque chose. La niya sans action, c’est de la paresse spirituelle. Fais. Fais avec niya, oui. Fais avec cœur, oui. Fais avec pureté d’intention, oui. Fais.
L’inchallah te dit que le résultat ne t’appartient pas. Magnifiquement vrai. L’effort, si. Le risque, si. Le tremblement, si. Inchallah n’est pas une excuse pour rester immobile. C’est une permission de bouger sans garantie. Et c’est l’absence de garantie qui rend le mouvement sacré.
Il y a un mot en darija qui contient tout ce que j’essaie de dire depuis le début.
Douq.
Goûte.
C’est ce que dit le vendeur de Derb Omar quand il te tend un morceau de fromage sans te demander ton email. C’est ce que fait le hlayqi quand il ouvre le cercle sans te promettre la meilleure soirée de ta vie. C’est ce que faisait Abi quand il posait une toile contre le mur du salon et te regardait la regarder — sans rien dire, sans rien vendre, juste : regarde. Goûte. Si c’est bon, tu reviendras. Si c’est mauvais, tu le diras. Si c’est incroyable, tu le partageras. Le reste — n’choufou.
Cet article est mon halqa. Mon cercle. Mon tremblement. Ma couleur trop vive. Il peut se planter. Il est trop long. Il est trop baroque. Il va trop loin. Il dit des choses que les gens ne disent pas. Il t’a piégé au milieu et tu le sais. Tant mieux. C’est ce risque qui lui donne sa valeur.
Maintenant c’est toi.
Le truc que tu retiens. L’idée que tu gardes dans un coin. Le projet que tu reportes. Le texte que tu n’envoies pas. Le mot que tu ne dis pas. Le risque que tu calcules en espérant trouver une garantie qui n’existe pas.
Tu sais où ton corps range les risques que tu ne prends pas ? Je t’ai dit au début. Dans la mâchoire. Dans les épaules. Dans ce point entre les omoplates. Chaque risque non pris est un mot de plus dans l’archive. Un poids de plus sur la pile. Un millimètre de plus sur les épaules. Maintenant, imagine l’inverse. Imagine le moment où tu prends le risque. Le moment où tu ouvres la bouche en réunion et tu dis : non. Le moment où tu envoies la lettre de démission. Le moment où tu publies le texte. Le moment où tu dis je t’aime. Le moment où tu signes le bail pour ton atelier.
Ton corps le sait avant toi. Ton corps le célèbre avant toi. Les épaules descendent. La mâchoire se relâche. Le ventre se dénoue. Les mains arrêtent de trembler — non, elles tremblent PLUS, mais c’est un tremblement différent. Le tremblement de la peur et le tremblement de la vie sont presque identiques. Presque. La seule différence, c’est que l’un te contracte et l’autre te libère. L’un te réduit et l’autre t’agrandit. L’un sent la mort et l’autre sent le vivant. Et ton corps — ton corps qui n’oublie rien, qui archive tout, qui tient les comptes depuis le premier hchouma — ton corps fait la différence instantanément.
Le risque guérit. Physiologiquement. L’acte de courage produit une décharge de dopamine, de noradrénaline, d’endorphines — le cocktail exact que ton cerveau réservait à tes ancêtres quand ils affrontaient le lion au lieu de fuir. Et voilà le paradoxe magnifique : la peur et le courage activent les mêmes molécules. La même chimie. La même sueur. Le même cœur qui bat. Seule la direction change. Fuir ou affronter. Se taire ou parler. Rester ou partir. L’énergie est identique. C’est la direction qui change tout.
Abi est mort sans voir ses toiles dans un musée. Il s’en foutait. Ce n’était pas le sujet. Le sujet, c’était le thé du mardi matin. Le tissu déroulé pour le client de 10h. Le bleu exact de la lumière de Casablanca à 7h quand le soleil traverse la fenêtre de la cuisine et qu’il prenait ses pinceaux. Le sujet, c’était le geste. Chaque jour. Chaque vie. Sans public. Sans applaudissements. Sans likes. Le hlayqi meurt chaque soir un peu quand le cercle se défait et que les gens s’en vont vers les jus d’orange. Et moi je mourrai avec des articles trop longs que personne n’a lus jusqu’au bout.
Sauf toi. Tu es là. Tu as lu jusqu’ici. 8 000 mots. En 2026. Quand le monde scroll et que personne ne s’arrête. (L’attention moyenne est de 47 secondes. Tu viens de battre ton propre record de 20 minutes. Mabrouk.) Ce qui veut dire que quelque chose en toi reconnaît le tremblement. Le cherche. Le veut. Ce qui veut dire que le système d’exploitation bugue — le hchouma, la niya, l’inchallah — et qu’un programme plus ancien, plus profond, plus toi, essaie de reprendre la main. L’enfant de quatre ans. Celui qui disait maintenant. Celui qui construisait des tours en sachant qu’elles allaient tomber. Celui qui n’avait pas encore appris à avoir honte de trembler.
Hier, j’ai emmené Maya acheter une poupée. Ma fille. 8 ans. On est dans le magasin. Elle regarde tout. Rien ne lui plaît vraiment. Il y en a une qui est « pas mal » — pas celle qu’elle voulait, pas celle dont elle rêvait, une poupée correcte, acceptable, safe. Je lui dis : écoute, tu as deux choix. Soit tu prends celle-là — tu sais ce que tu as, c’est bien, c’est pas top, mais c’est sûr. Soit on change de magasin — et tu prends le risque de ne trouver ni l’une ni l’autre.
Elle a réfléchi. Quatre secondes. Le même calcul que dans ta réunion, sauf qu’elle a 8 ans et que son amygdale n’a pas encore été domestiquée par quinze ans de hchouma professionnel.
Elle a choisi de partir.
On est allés dans un autre magasin. Elle a trouvé exactement ce qu’elle voulait. Et dans la voiture, en serrant sa poupée, elle a dit une phrase. Une phrase que Baudrillard aurait mis 400 pages à formuler. Que Camus aurait ciselée en 3 paragraphes. Qu’un conférencier à 10 000 euros le keynote aurait diluée en 45 slides et un QR code.
« Faut prendre des risques. Sauf l’électricité. Sinon tu meurs. »
Faut prendre des risques. Sauf l’électricité. Sinon tu meurs.
Maya, 8 ans, vient de résumer 7 000 mots en 9. Le risque est la règle. La prudence est l’exception. Et l’exception, c’est quand le danger est réel — l’électricité, le lion du Pléistocène, le truc qui te tue physiquement. Tout le reste — le regard des gens, le deck médiocre, le CDI, le quartier qui murmure, l’évaluation annuelle, le « qu’est-ce que les gens vont dire » — tout le reste n’est PAS de l’électricité. Tout le reste est un hologramme de hchouma que tu projettes toi-même.
Tu ne vas pas mourir si tu ouvres la bouche en réunion. Tu ne vas pas mourir si tu lances ta boîte. Tu ne vas pas mourir si tu écris ton livre. Tu ne vas pas mourir si tu dis je t’aime. Tu ne vas pas mourir si tu poses ta couleur trop vive sur la toile. Tu ne vas pas mourir si tu déroules le tissu et que tu racontes l’histoire.
Ce n’est pas de l’électricité.
Il est encore là, l’enfant. Sous les couches. Sous la géologie de la lâcheté. Sous les mots avalés et les épaules montées et les mâchoires serrées. Il attend. Depuis des années peut-être. Depuis le premier « hchouma » qu’on lui a infligé. Il attend que tu le laisses sortir.
Alors lève-toi. Tremble. Fais.
Et si le hchouma crie ? Retourne-le. Retourne le mot contre lui-même. Parce que le vrai hchouma — le hchouma originel, celui que ta grand-mère connaissait, celui qui protégeait la communauté — le vrai hchouma, ce n’est pas rater. Ce n’est pas tomber. Ce n’est pas être vu dans le garage.
Le vrai hchouma, c’est arriver au bout et n’avoir rien tenté. Le vrai hchouma, c’est la vie safe. C’est le salon impeccable avec personne à l’intérieur. C’est le CV parfait qui raconte l’histoire de quelqu’un d’autre. C’est mourir avec un inventaire vide et des épaules qui touchent les oreilles.
Le hchouma, c’est la femme qui avait un rêve et qui l’a échangé contre un CDI. Le hchouma, c’est l’homme qui savait que le deck était nul et qui a dit « c’est intéressant. » Le hchouma, c’est le gosse de 22 ans qui a dit oui au poste confortable et qui à 50 ans ne se souvient plus pourquoi.
Le hchouma, c’est ne pas prendre le risque. C’est la seule honte qui compte. Tout le reste est de l’électricité imaginaire.
Et si ça rate ?
N’choufou.
Si ça rate, tu auras au moins vécu le tremblement. Tu auras goûté. Et le tremblement vaut toutes les certitudes du monde. Mille ans de halqa le prouvent. Six vies d’Abi le prouvent. Maya, 8 ans, le prouve avec 9 mots. Chaque enfant de quatre ans le prouve avant qu’on lui apprenne le contraire.
Ce n’est pas de l’électricité.
Le reste — le safe, le recyclé, le calculé, le validé, l’optimisé, le consensuel — le reste est en perdition.
Il y a deux cercles. Deux silences. L’un tue, l’autre crée. Tu sais maintenant lequel tu pratiques. Tu sais maintenant lequel tu veux.
Choisis.
Wal-asr.
◆
Bismillah.
Noureddine Qadiri Boutchich
Rejoignez-nous sur WhatsApp
Rejoignez-nous sur telegram
Suivez-nous sur Google News






