Classe moyenne cherche pouvoir d’achat désespérément

Pendant longtemps, la classe moyenne marocaine représentait une promesse simple : travailler, payer ses impôts, épargner un peu, devenir propriétaire, scolariser ses enfants correctement, se soigner dignement, changer de voiture quand l’ancienne commençait à tousser et s’offrir quelques jours de vacances sans devoir convoquer un conseil de crise familial.

On n’était pas riche.

Mais on n’était pas pauvre non plus.

On était simplement classe moyenne.

En 2026, cette définition semble appartenir à une autre époque. Avant, être classe moyenne, c’était vivre correctement. Aujourd’hui, c’est faire de la haute voltige budgétaire avec un découvert qui regarde depuis le filet de sécurité.

Prenons le logement.

Il fut un temps où devenir propriétaire relevait de l’objectif de vie. Aujourd’hui, consulter les prix de l’immobilier sans préparation psychologique préalable est devenu une activité à risque.

Entre le prix du foncier, les taux d’intérêt, les frais annexes et les mensualités qui donnent parfois l’impression d’acheter l’immeuble entier plutôt qu’un simple appartement, de nombreux ménages ont repoussé leur projet immobilier à une date qui n’existe pas encore sur le calendrier.

Acheter un appartement est devenu un projet tellement lourd qu’on ne signe plus un crédit immobilier, on adopte une dette jusqu’à la retraite.

L’éducation n’est guère plus rassurante.

Autrefois, l’école privée constituait un choix. Pour beaucoup de familles, elle est devenue une obligation. Le problème est que les frais de scolarité semblent désormais évoluer plus vite que les enfants eux-mêmes.

Les frais de scolarité augmentent si vite qu’on se demande parfois si l’école enseigne les mathématiques ou les pratique directement sur les parents.

Même constat du côté de la santé.

Les assurances augmentent. Les consultations augmentent. Les médicaments augmentent. Les examens médicaux augmentent.

La seule chose qui refuse obstinément d’augmenter au même rythme, c’est le pouvoir d’achat.

Entre la consultation, les analyses et les médicaments, tomber malade coûte parfois tellement cher qu’on finit par négocier avec son propre rhume.

La voiture, autre symbole traditionnel de la classe moyenne, est elle aussi devenue un exercice de calcul permanent.

Prix d’achat, carburant, assurance, entretien, vignette, stationnement… À la fin, certains conducteurs ont l’impression de posséder un véhicule qui prélève un abonnement mensuel sur leur compte bancaire.

La voiture était un symbole de liberté. Elle ressemble désormais à un colocataire exigeant : elle ne fait pas la vaisselle, mais elle prend sa part du salaire.

Et que dire de l’alimentation ?

Le panier de courses est devenu l’un des principaux baromètres économiques du pays. Il suffit aujourd’hui d’entrer dans un supermarché avec un budget précis pour comprendre ce que ressent un candidat découvrant le sujet d’un examen pour lequel il n’a absolument pas révisé.

Faire ses courses avec un budget fixe est devenu un jeu télévisé sans animateur : à la caisse, soit vous gagnez, soit vous reposez le fromage.

Le plus surprenant est que les chiffres macroéconomiques racontent parfois une autre histoire.

Le Maroc attire les investisseurs. Le tourisme bat des records. Les exportations progressent. Les infrastructures se modernisent. Les grands projets se multiplient.

Le pays avance.

Mais une partie de la classe moyenne regarde ces performances comme un supporter regardant un match depuis le parking du stade.

Elle entend les applaudissements. Elle voit les lumières. Mais elle peine à participer à la fête.

Même les vacances, autrefois considérées comme une parenthèse normale dans l’année, deviennent pour certaines familles un luxe qu’il faut planifier avec la précision d’une mission spatiale.

Transport, hébergement, restauration, activités… Quelques jours de repos suffisent parfois à provoquer plusieurs mois de récupération budgétaire.

Partir quelques jours nécessite désormais un plan de financement, 2 tableurs Excel et une cellule de crise familiale.

Pourtant, le véritable danger n’est pas seulement économique.

Il est social.

Car dans tous les pays, la classe moyenne constitue l’un des principaux facteurs de stabilité.

C’est elle qui travaille. C’est elle qui consomme. C’est elle qui investit. C’est elle qui paie l’essentiel des impôts. C’est elle qui croit encore que l’effort doit permettre de progresser.

Lorsque cette catégorie commence à avoir le sentiment qu’elle travaille davantage pour maintenir son niveau de vie qu’elle ne travaillait autrefois pour l’améliorer, quelque chose se fissure.

La question n’est donc pas de savoir si la classe moyenne marocaine a disparu.

Elle est toujours là.

Elle se lève chaque matin. Elle prend les transports. Elle rembourse ses crédits. Elle remplit son caddie. Elle paie ses factures. Elle continue d’avancer.

Mais elle est coincée quelque part entre le crédit immobilier, l’école privée, le panier de courses et la station-service, avec un ticket de caisse à la main et un sourire nerveux.

La vraie question est plus inquiétante.

Combien de temps encore pourra-t-elle continuer à faire partie de la classe moyenne sans avoir les moyens de vivre comme telle ?

Mehdi Msaddeq

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