Le devoir de dire non au repli identitaire !

Par Anass Benaddi 

Si le débat sur les langues d’enseignement revient avec une régularité presque mécanique, il devient impératif de déplacer le centre de gravité de la discussion. Avant d’opposer l’arabe au français, le français à l’anglais, ou d’ériger l’une de ces langues en étendard exclusif, encore faut-il se poser une question plus fondamentale : qui sommes-nous ?

La question linguistique ne peut être dissociée de la question identitaire. Et l’identité marocaine, qu’on le veuille ou non, ne se laisse enfermer dans aucune définition monolithique.

Le Marocain est singulier. Et sa singularité procède précisément de sa pluralité.

Produit d’un long et ininterrompu processus de brassage, il porte en lui l’héritage amazigh, l’apport arabe, la présence juive pluriséculaire, les influences africaines subsahariennes, sans oublier les strates méditerranéennes anciennes et les contributions européennes, espagnoles et françaises notamment, venues s’agréger à un édifice déjà ancien. Cette histoire ne commence pas avec l’islamisation du pays, pas plus qu’elle ne s’arrête à l’époque du protectorat. Elle s’inscrit dans la durée, dans la superposition, dans l’accumulation.

En conséquence, vouloir réduire le Marocain à une seule appartenance linguistique revient à amputer son histoire de plusieurs de ses chapitres.

Notre singularité nationale tient précisément à cette capacité d’absorption. Nous ne sommes pas un peuple de substitution, mais un peuple de sédimentation. Chaque époque a laissé son empreinte sans effacer totalement la précédente. Il en résulte une identité aussi bien cohérente que multiple, à la fois enracinée et ouverte, stable et adaptable.

Et c’est dans cette perspective que doit être abordée, en premier lieu, la question des langues.

Le Maroc ne dispose pas d’une langue unique qui serait la sienne de manière exclusive. Il vit dans la coexistence. L’amazigh, l’arabe classique, la darija, le français, l’espagnol dans certaines régions, et désormais l’anglais qui progresse à la faveur des mutations économiques et scientifiques mondiales : voilà la réalité sociolinguistique marocaine.

Faut-il s’en inquiéter ? Ou faut-il, au contraire, en faire un levier stratégique ?

Certains proclament aujourd’hui la suprématie de l’anglais, présenté comme l’unique langue de la modernité et de la compétitivité. D’autres plaident pour une arabisation intégrale, perçue comme un impératif de souveraineté culturelle. Entre ces deux pôles, le débat se tend et se caricature.

Pourtant, substituer une langue à une autre ne garantit aucune émancipation réelle. Remplacer une référence par une autre, et autant l’avouer, une tutelle par une autre, revient simplement à changer de centre de gravité sans modifier la dépendance. À l’inverse, affaiblir jusqu’à une inévitable extinction les langues qui ont façonné plusieurs siècles de notre histoire commune reviendrait à amputer volontairement notre mémoire collective.

La véritable souveraineté ne réside pas dans l’exclusion, mais dans la maîtrise.

Plutôt que de favoriser telle langue au détriment d’une autre, pourquoi ne pas ambitionner la formation d’une génération de Marocains capables d’exceller dans le maniement de plusieurs langues ? Des jeunes aptes à penser et à argumenter en arabe classique, à s’approprier pleinement l’amazigh, à maîtriser le français dans les disciplines scientifiques et juridiques, à utiliser l’anglais comme outil d’ouverture internationale, sans que cela n’altère en rien leur marocanité.

Cette marocanité n’est pas fragile. Elle ne se dissout pas au contact d’une langue étrangère. Elle est suffisamment solide pour l’intégrer sans se renier.

Revenons un instant à la question de l’enseignement scientifique. Être favorable à l’usage du français dans les manuels de mathématiques, de sciences naturelles ou de physique-chimie ne signifie pas ignorer les difficultés pratiques. Le Maroc ne dispose pas encore d’un nombre suffisant d’enseignants maîtrisant pleinement cette langue pour garantir une application immédiate et homogène d’une telle réforme. Toute décision en ce sens suppose un ambitieux programme de requalification du corps professoral, un chantier exigeant, long, coûteux, mais indispensable.

Et cela vaut, au demeurant, pour l’ensemble du système éducatif.

Le véritable enjeu ne se limite pas au choix de la langue d’enseignement. Il réside dans la qualité de l’école, dans la cohérence des programmes, dans la formation des enseignants, dans la capacité de l’État à conduire des réformes structurelles avec constance et sincérité. Le débat linguistique ne doit pas masquer la forêt des défaillances systémiques.

C’est pourquoi la réforme de l’enseignement ne peut plus occulter la pluralité identitaire du Marocain d’aujourd’hui et de demain. Elle doit au contraire s’en inspirer. Rien n’empêche un élève maîtrisant l’arabe classique d’étudier les poèmes de Byron ou les pièces de Shakespeare dans leur langue originale. Rien n’autorise qu’on prive un lycéen des subtilités de La Bruyère ou de l’ironie mordante de Voltaire au nom d’un chauvinisme tardif qui confond patriotisme et repli.

La fermeture des esprits n’a jamais protégé les nations. Elle les a souvent affaiblies. Et c’est justement là que l’histoire marocaine nous enseigne, non sans douleur, que l’autarcie culturelle ouvre la voie à des vulnérabilités profondes.

Nous disposons aujourd’hui d’un patrimoine identitaire à la fois singulier et multiple. Dans un monde traversé par les crispations communautaristes, c’est un atout considérable. À condition de l’assumer pleinement. Le Maroc est un récipient. Le Marocain est un être pluriel. Et c’est précisément cette pluralité qui devrait constituer le fondement le plus solide de son identité, dans un monde où on détruit plus de ponts qu’on ne tisse de liens entre les peuples.

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