Pyromanes

Par Anass Benaddi

Deux choses distinguent les pyromanes de l’Histoire du commun des mortels : le sens du timing et la mégalomanie. Ils arrivent toujours à point nommé, quand les sociétés doutent d’elles-mêmes, à quelques encablures à peine de l’effondrement définitif. En apparence, tout semble aller pour le mieux. Les institutions fonctionnent toujours. Les discours circulent dans un vacarme assourdissant et les équilibres entre les différentes forces vives semblent préservés. Mais dans l’ombre de ce semblant de vivacité, la fatigue morale a déjà gagné les esprits. Une défiance lente et imperceptible, qui finit par atteindre le cœur même de ce qu’on appelait naguère le pacte de la cité. C’est dans la grisaille de cet entre-deux que ces figures émergent.

Ces figures ont du talent pour capter la crise, lui donner un visage menaçant et un nom criard qui évoquera l’infamie pour les siècles des siècles : barbare, infidèle, hérétique, indigène ou autochtone lorsque le danger vient de l’extérieur. Lorsqu’il s’invite dans les murs, le voilà dissident, traître, conspirateur, cinquième colonne et agent à la solde de l’ennemi. Et ils savent trancher avec la tiédeur de ceux qu’ils considèrent faibles et indécis. Ils les balaient d’un revers de la main et tranchent avec une brutalité qui rassure avec effet immédiat. Ils simplifient tout ce qui, jusque-là, paraissait complexe, avec une vigueur qui ne laisse aucune marge de manœuvre à l’incertitude. Et les foules aiment ça !

Le mécanisme est bien connu. Il traverse les siècles. Et l’Histoire, généreuse en enseignements, nous rappelle que chaque époque a eu ses génies, portés aux nues par des circonstances favorables puis projetés avec violence contre les récifs de l’hubris et de la déraison. Deux figures de l’Histoire peuvent être considérées avec intérêt, tant leurs vies, leurs chutes sont intimement liées à ce rapport au pouvoir que l’on voit s’exercer de nos jours au point culminant de la hiérarchie mondiale.

Néron arrive au pouvoir dans un contexte marqué par de nombreuses crises politiques successives qui ont plongé la ville aux sept collines, autrement dit le monde romanisé, dans une forte période d’instabilité. Sous la tutelle de Sénèque, il fait vœu de vertu et de modération dans l’exercice de ses pouvoirs et dans ses relations avec le Sénat. Le peuple l’aime et il l’aime en retour en lui offrant des jeux somptueux « à la gloire du Sénat et du Peuple de Rome ». Puis tout bascule lorsqu’il commence à sentir le danger venir de son propre entourage. Il ordonne l’exécution de tous ceux qu’il soupçonne de conspiration. Sa paranoïa, qui le fera passer aux yeux des historiens de son temps pour la légende noire de l’Empire, n’épargnera personne. Pas même Agrippine, sa propre mère. On retiendra de Néron cette image de lui, jouant de la lyre sur le Palatin, pendant que Rome brûlait, comme il l’avait ordonné, avant d’en accuser les chrétiens d’être à l’origine de l’incendie. Il faut attendre l’avènement d’une nouvelle dynastie, les Antonins — la dynastie qui a vu naître Trajan, Hadrien et Marc Aurèle — pour que Rome, brûlée par Néron, puisse renaître de ses cendres… en attendant Commode et la chute définitive de l’Empire romain d’Occident.

Quelques siècles plus tard, et pas si loin de Rome devenue exclusivement apostolique et chrétienne, surgissait de sa Corse natale un petit officier de la toute jeune République française, née d’un régicide, et qui allait, contre toute attente, connaître la plus formidable des existences et une fin des plus humiliantes.

Napoléon Bonaparte s’imposera d’abord comme le pourfendeur de l’anarchie qui succède habituellement aux révolutions. Le Premier Consul stabilise, organise et rétablit la grandeur de la France. Et c’est cette efficacité initiale qui rend acceptable l’extension progressive de son pouvoir. Napoléon devient César sous les acclamations de la plèbe, malgré les grincements de dents des sang-bleu et des papes ! Mais les ambitions eurent raison du génie. La tyrannie l’emporta sur la grandeur. L’assassinat du duc d’Enghien, à quelques mois du sacre, devait planer comme une ombre sur le règne de Napoléon. Suivront l’invasion de la Russie, la guerre d’Espagne, le blocus continental et, pour finir, Waterloo, qui annonçait Sainte-Hélène et la fin de celui qui avait mis l’Europe à feu et à sang pour la seule gloire de sa vanité. Funeste destinée que celle des hommes qui succombent facilement aux chants des sirènes de la démesure.

L’histoire ne manque pas d’exemples, en effet ! Elle ne manque pas non plus d’enseignements.

Ce qui se joue aujourd’hui ne reproduit pas ces trajectoires à l’identique. Les contextes diffèrent dans des sociétés modernes beaucoup plus complexes. Les institutions résistent et tentent tant bien que mal de faire contrepoids aux lubies d’un seul ; les sociétés sont plus complexes. Mais Nicolas Machiavel ne s’est pas trompé, lui qui affirmait que « les événements de ce monde ont en tout temps des liens avec les temps qui les ont précédés. Créés par les hommes animés des mêmes passions, ces événements doivent nécessairement avoir les mêmes résultats ».

Personnalisation du pouvoir. Défiance envers les institutions. Valorisation de la confrontation au détriment de la médiation, dans le cadre de ce qu’on peut sans peine appeler la diplomatie de la menace, de l’invective et de l’insulte. Et le plus grave est cet hubris excessif qui interpelle sur la santé mentale de celui qui apparaît aujourd’hui moins comme une anomalie que comme une conséquence, voire un symptôme d’un mal plus profond.

L’ascension de Donald Trump répond à une fatigue démocratique et à une crise morale de l’Amérique. Il a su en capter les tensions pour les amplifier et leur donner une cohérence apparente. Il a su comment rendre sa grandeur à l’Amérique. Mais y arrivera-t-il ? Rien n’est moins sûr.

Hypothétique même, si l’on inscrit l’interlude Trump dans le temps long. Cette accumulation de gestes, de décisions hasardeuses, comme cette guerre contre l’Iran qui s’annonce d’ores et déjà comme un fiasco politique et militaire, de ruptures avec les normes qui, prises isolément, semblent secondaires mais, mises bout à bout, dessinent une direction.

On dit que l’histoire se répète. Non. L’histoire persiste. Et c’est cette persistance qu’il faut observer. Car la question n’est pas tant de juger un homme porté démocratiquement à la magistrature suprême de la nouvelle Rome que de comprendre les conditions qui rendent ce type de pouvoir possible. Nous avons vu au préalable comment les peuples fragilisés par le doute deviennent réceptifs à ces figures. Mieux que ça encore, ils les légitiment.

Dès lors, la responsabilité est collective. Le monde, aujourd’hui, n’a plus la marge d’erreur dont il disposait hier. Le dérèglement climatique, les recompositions géopolitiques, les mutations technologiques, les fractures sociales imposent des réponses structurées, durables, coordonnées. Ces défis exigent de la méthode, de la continuité, de la coopération. Ils exigent surtout des dirigeants capables d’intégrer la complexité sans chercher à la nier. Des dirigeants à la hauteur des enjeux de cette humanité qui nous transcende et nous unit.

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